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Tribune · Républicains Sénat · 4 mai 2006

Dans l’action politique, le plus efficace, c’est le courage tranquille

Le Figaro, jeudi 4 mai 2006


S’il est une qualité, une vertu indiscutée, c’est bien le courage. Quand des anonymes souhaitent m’adresser un message de sympathie, ils traversent la salle du restaurant ou la voiture du TGV pour me dire : « Merci, vous avez été courageux. » En de multiples circonstances, à Matignon et après, j’ai eu l’occasion d’approfondir ma réflexion sur le courage en politique. Comme beaucoup de dirigeants, en période de crise, j’ai reçu ces conseils contradictoires : « Soyez courageux, tenez bon ! » ou « Ayez le courage du compromis ! »

Le courage en politique semble avoir trois caractéristiques : la capacité à surmonter la peur, les multiples peurs ; le désintéressement à assumer la mission et la maîtrise du temps, donc souvent la patience. En politique, je n’ai jamais eu peur pour ma propre vie mais pour celles des autres. Quand, en 2003, j’ai décidé de me rendre en Chine, en pleine épidémie du sras, les préventions médicales étaient telles que mes inquiétudes étaient réelles pour tous ceux qui m’accompagnaient.

Les grandes peurs pour les autres, je les ai rencontrées au moment de la libération des otages : Christian Chesnot, Georges Malbrunot et Florence Aubenas. Combien de fois, au coeur de la nuit, ai-je dû prendre position sur telle ou telle « demande express » ; sinon, les otages seraient « exécutés » ! Manipu lations, faux ennemis, faux ravisseurs ou faux amis qui, en vous « aidant », éloignent les solutions de sortie de crise. Face à tout cela, la solitude est grande, malgré la présence de collabo rateurs avisés. Plusieurs fois, il m’a fallu dire « non » avec l’angoisse que le téléphone ne sonne à nouveau pour annoncer le « non de trop ». La libération des otages en Irak est une oeuvre de courage collective dont les otages eux-mêmes sont la première illustration.

En d’autres circonstances, j’ai croisé différentes formes de peur ; elles m’ont permis de mesurer le courage des autres. Le 8 mai 2002, à 11 h 30, je suis au garde à vous devant l’Arc de triomphe. Premier ministre depuis 48 heures, je n’ai pas eu le temps de me recueillir en silence. Devant moi, inscrits dans la pierre, les noms de ceux qui ont donné leur vie pour la France. Les Champs-Elysées, vides dans mon dos, sont comme une épée qui me rappelle qu’il est interdit de faiblir.

Le deuxième trait de caractère du courage concerne l’ego. Avec la « politique médiatique », les ego se sont souvent hypertrophiés. Pour exercer la plénitude de sa mission, le responsable politique doit composer avec sa personnalité et celle des autres… Je l’ai vécu intensément pour assumer mon devoir d’union : union au sein du gouvernement, union dans le parti majoritaire. Sans désintéressement, il est très difficile de maîtriser les forces de la division. La tempérance comme la loyauté sont les « vertus jumelles » du courage politique.

Accompagner un ministre en difficulté, est-ce du courage ou de la faiblesse ? L’autorité de l’intérieur, celle qui partage, exige-t-elle moins de courage que l’autorité du dessus, celle qui ordonne ? Bien sûr, les deux sont nécessaires mais elles doivent être dosées ! Le président Jacques Chirac est celui qui équilibre le mieux cette fonction.

La Ve République semble recommander dans ses institutions ce relatif désintéressement du premier ministre, au moins dans l’exercice de sa fonction. Cela n’en dispense pas non plus le président. Quand Georges Pompidou fait son dernier voyage officiel à Poitiers, en janvier 1974, pour moi, l’acte est profondément courageux. Le président va au bout de ses forces pour assumer sa fonction. Quand le président Chirac prend le risque de s’opposer à George Bush, à propos de la guerre en Irak, il exprime la tradition du courage de la France. Le désintéressement, partiel ou total, est multiple en politique, et c’est heureux. Je me souviens de Valéry Giscard d’Estaing face à ceux qui lui expliquaient que le droit de vote à 18 ans allait contre ses intérêts. Le président en était conscient, mais ce n’était pas une raison suffisante.

A Matignon, l’action est dévorante et, dans l’épreuve, la machine à décider ne s’arrête pas, le premier ministre n’a pas de répit : « Tout un chacun aime les plaisirs et les succès ; la seule question est de savoir si l’on sait aimer la vie lorsqu’elle vous est hostile », écrit si justement Tzvetan Todorov. Pour chaque premier ministre, cette hostilité peut prendre de multiples formes : la manifestation massive, les rumeurs ou les calomnies, l’article méprisant ou le sondage « définitif » ; malgré tout cela, la vie continue…

Le temps est aussi un élément déterminant du courage. Il est si facile d’être courageux… après les événements ! Mais le courage exige souvent que l’on « travaille » le temps, pour anticiper l’histoire, comme avec l’interruption volontaire de grossesse ou l’abolition de la peine de mort, ou, au contraire, pour la rappeler à nos mémoires en reconnaissant les responsabilités du gouvernement de Vichy. La réforme des retraites a été menée grâce à une grande attention au temps. Le travail du comité d’orientation des retraites, créé par Lionel Jospin, a permis un partage du diagnostic dès l’été 2002. Le dialogue social a nécessité près de dix mois de concertation, la décision a pu être conclue à l’été 2003. Ce temps a été nécessaire pour placer le curseur de l’action gouvernementale sur l’échelle constance-compromis. C’est la conscience du bon équilibre qui m’a donné le courage de résister face à la contestation.

Cette même « détermination » expliquait aussi notre volonté de supprimer un jour férié pour financer l’action en faveur des personnes dépendantes. L’idée était courageuse : c’était affirmer que l’on ne pourrait financer plus de social que par plus de travail. Mais le temps, celui du référendum notamment, n’a pas permis de trouver le juste équilibre à ce moment.

Le temps nous impose aussi le courage de l’avenir. Le courage de dire aux jeunes, comme l’a fait Dominique de Villepin, que la précarité est dans le monde. Et pour la combattre, il faut l’affronter. En fait, au-delà des nécessaires systèmes de protection collective, la lutte contre la précarité se mène aussi à l’intérieur de chacun par la formation, le caractère, l’expérience… La vérité est un courage, mais elle n’aime pas la précipitation.

Les contre-exemples de cette analyse du courage sont nombreux. Peur sous-estimée ou forces surestimées, le téméraire confirme que le « courage extrême peut aussi se révéler une folie extrême ». Il faut par exemple beaucoup de courage pour s’engager dans une campagne présidentielle française. La lutte est féroce, les attaques violentes, les relations brutales. La France est l’un des rares pays à soumettre l’élection du chef de notre exécutif à une telle épreuve. Pour cette raison, les candidats trop téméraires ou peu expérimentés n’auront pas le courage de tenir jusqu’au bout. Nicolas Sarkozy a donc eu raison d’engager sa préparation bien en amont de l’élection.

Les contre-exemples du désintéressement sont aussi légions. Le plus évident restera l’engagement de Laurent Fabius pour le non au référendum. Comment un homme d’Etat qui s’est exprimé plus de cent fois en Europe devant ses collègues de l’Union peut-il, en une saison, changer brutalement de position ? Personne ne peut croire que cette « révolution » ait été fondée sur le désintéressement. Il n’y a pas de courage sans sincérité.

Le temps comme la loyauté est un allié du courage. Dans cet esprit, je ne crois pas à la tactique « des 100 jours » pour agir. Surprendre l’électeur ne me semble pas relever de l’éthique du courage. Le courage tranquille est le plus efficace. Comme la force, le courage peut être mis au service de grandes ou de médiocres causes. Mais la force, quand elle est négative, change de nom et devient la violence. Pour juger le courage, il faut alors mesurer sa loyauté à sa finalité.

Le remplacement du CPE n’est pas un déficit de courage, puisque le vrai projet n’est pas le nouveau contrat mais la mobilisation de tous les acteurs pour faire baisser le chômage. Un pays divisé, fracturé ne pourrait pas réussir son projet pour l’emploi. Le courage ici est davantage dans « la cohésion sociale » plutôt que dans l’agitation, dans la capacité à faire du dialogue social l’un des moteurs de la croissance. La grandeur du politique est « d’aller à l’idéal » avec courage, mais aussi d’avoir le courage de « comprendre le réel ».

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