La Birmanie victime d’une catastrophe humanitaire et de la dictature politique par Joëlle Garriaud-Maylam

Catégories
Tribune · Républicains Sénat · 14 mai 2008

Lors du soulèvement populaire du 8 août 1988 réprimé par le feu, il y a vingt ans, la junte militaire au pouvoir avait accepté d’organiser des élections libres, tout en refusant, deux ans plus tard d’admettre le verdict des urnes et en réprimant durement le parti vainqueur, la Ligue nationale pour la démocratie (LND) et sa dirigeante, Aung San Suu Kyi. La nouvelle Constitution voulue par la junte fait l’objet d’un référendum ce 10 mai. Or, l’élaboration même de cette Constitution pose déjà de sérieuses questions.

Ce texte a été rédigé de façon unilatérale par des personnalités choisies par le régime, sans la moindre concession aux divers groupes ethniques du pays. Souhaitant un système démocratique fédéral, prenant en compte les diversités culturelles, linguistiques et religieuses qui composent le pays, les populations issues des minorités se heurtent à un système politique hypercentralisé, dirigé par le groupe ethnique dominant. Comment alors admettre que ce projet de Constitution puisse aller dans le sens de la réconciliation nationale ?

Le référendum est lui aussi entaché d’irrégularités. Aucune critique n’est admise, une loi prévoyant jusqu’à 20 ans d’emprisonnement pour toute personne émettant des opinions négatives envers le référendum. La presse est muselée, surveillée par les services secrets, sans possibilité de reprise des points de vue des partisans du non. Plus d’un million et demi de Birmans sont exclus du scrutin, dont les 500 000 moines et les 500 000 déplacés internes que compte le pays. Les millions de Birmans exilés à l’étranger n’y participeront pas non plus.

Depuis l’annonce de ce référendum, les violences à caractère politique ont augmenté de façon dramatique, sans doute à cause du rejet unanime de la Constitution par l’ensemble des mouvements démocratiques et des organisations sociales birmanes, les fondamentaux démocratiques n’étant pas inclus dans le projet de texte.
Les autorités ont récemment mobilisé leurs forces armées ainsi que des milices civiles (l’USDA et le Swan Arr Shin) afin de contenir toute opposition au référendum, procédant à de nombreuses attaques et arrestations ciblant des opposants et des leaders politiques. 40 % des 53 millions d’habitants du pays font partie d’une centaine de groupes ethniques et vivent essentiellement dans les régions frontalières.
Certains de ces groupes défendent leurs territoires ancestraux contre le régime central dans un conflit permanent. En dépit de la signature dès le début des années 1990 d’accords de cessez-le-feu avec nombre de ces groupes, l’insécurité reste un problème majeur et des centaines de milliers de personnes ont été déplacées, fuyant le conflit et les violences qu’il provoque.

Un conflit particulièrement grave sévit dans les jungles et montagnes de l’est du pays où le régime militaire birman a engagé des opérations de nettoyage ethnique contre les populations karen, karenni et shan. Le gouvernement central, qui consacre déjà 50 % de son PNB aux opérations militaires, aurait encore accrû son arsenal à la suite d’une hausse de ses revenus commerciaux et a, récemment, encore renforcé ses offensives dans ces régions.

Que peut et que doit faire la France ? Alors qu’un cyclone ravageur vient de s’abattre sur la Birmanie, causant la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes et des dégâts considérables, notre premier devoir est bien sûr de nous concentrer sur l’aide humanitaire à apporter à une population appauvrie, dépourvue de nourriture et de soutien sanitaire élémentaire. C’est aussi l’occasion d’exiger qu’une aide humanitaire puisse s’acheminer, par la frontière thaïlandaise, jusque dans les zones de conflits pour y secourir des minorités exsangues.

Ce cyclone Nargis, par ses conséquences dévastatrices sur une population déjà à bout de force, pourrait aussi être un élément déclencheur nous permettant de sortir du statu quo. Il est une raison supplémentaire d’appeler au report – ou plutôt à l’annulation – d’un référendum difficilement organisable dans un pays aussi dévasté. Ni la France ni même l’Union européenne ne peuvent bien sûr agir seules. Nous devons impérativement conjuguer nos efforts avec ceux du Royaume-Uni et des États-Unis pour porter une résolution contraignante au Conseil de sécurité de l’ONU, mais aussi pour faire oeuvre de diplomatie envers la Chine et l’ensemble des États d’Asie du Sud-Est.

Dans une région où le concept de souveraineté est une valeur intangible et un des principes fondateurs de l’Asean (association des nations d’Asie du Sud-Est), il nous serait cependant difficile d’obtenir de celle-ci, dont un autre des principaux principes fondateurs est la non-ingérence dans les affaires intérieures des États membres, de pousser la Birmanie à changer de comportement politique. La Chine par contre, en tant que puissance écoutée et respectée dans la région, et en tant que principal bailleur de fonds de la Birmanie, pourrait obtenir de la junte birmane qu’elle mette enfin un terme à cette spirale diabolique et suicidaire de l’oppression et de la peur. Nous devons lui demander de s’attacher à obtenir de la junte, en préalable à toute transition démocratique, la libération de Aung San Suu Kyi et des autres prisonniers politiques, la reconnaissance des élections de 1990 et l’ouverture d’un dialogue tripartite incluant l’opposition politique et les principaux groupes de minorités ethniques qui permettrait l’établissement d’une Constitution reflétant un vrai souci commun de démocratie et de pluralisme.

Dans le contexte de la préparation des Jeux olympiques, la Chine sortirait grandie d’une telle médiation. En lui demandant de jouer ce rôle, les pays occidentaux ne lui feraient en rien « perdre la face », mais lui fourniraient au contraire l’occasion de montrer qu’elle peut, de fait, s’insérer davantage dans la gouvernance mondiale. Le temps, certes, se fait court, mais il n’est pas encore trop tard !

«La Chine, en tant que principal bailleur de fonds du pays, pourrait obtenir de la junte qu’elle mette un terme à cette spirale diabolique de la peur»