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République et religion, l’équilibre, par Gérard Larcher
Républicains Sénat
Tribune · 5 septembre 2008

République et religion, l’équilibre, par Gérard Larcher

La République doit-elle avoir peur des religions ? Longtemps en France la réponse à cette interrogation s’est traduite dans le slogan « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ». Considérée comme introduisant des éléments dissolvants pour la communauté des citoyens au sein d’une nation indivisible, la religion fut redoutée comme un concurrent politique pouvant conduire à ce contre quoi luttaient avec ardeur les pères fondateurs de la IIIe République : le « gouvernement des curés ».

Libératrice pour les protestants et les juifs, la République fut, du reste, considérée avec distance, voire défiance, par nombre de catholiques. Les durs combats relatifs à la Constitution civile du clergé, à la fin du XVIIIe siècle, puis ceux de la séparation des Eglises et de l’Etat du début du XXe siècle ont marqué cette opposition. Leur souvenir explique les appréhensions, sinon l’hostilité des uns vis-à-vis des religions et la réserve des autres dans l’expression de leur foi.
La configuration religieuse de la France ayant changé, il serait illusoire de prétendre régler ces questions avec les seules solutions d’hier et de fonder la politique religieuse de la France contemporaine sur la crainte du religieux et non sur la confiance en la Raison. Si les confessions chrétiennes restent majoritaires dans notre pays, elles se diversifient, tandis que le judaïsme y occupe une place significative et que le bouddhisme et surtout l’islam sont professés par un nombre important de nos concitoyens. Surtout, l’indifférence face au fait religieux se renforce, tandis que les cercles de spiritualité non religieuse développés en France à partir du siècle des Lumières continuent à participer à la réflexion politique.

Cette situation nouvelle rend nécessaire de considérer autrement les rapports entre le politique et le religieux, entre le citoyen et le fidèle. Les différents discours du chef de l’Etat sur ce sujet ont eu le mérite de poser des questions difficiles. Comment assurer dans l’espace public l’expression de nos convictions personnelles ? Quelles relations le politique peut-il nouer avec le religieux ? Il existe un consensus tacite pour considérer que notre conception de la laïcité reste, pour l’essentiel, un fondement du pacte politique.

La nation française est indivisible. Elle ignore les communautés pour ne considérer que les citoyens : jamais on ne portera, en France, la mention de la religion sur les documents d’identité. Elle repose sur l’idée que les hommes sont gouvernés par la Raison et non par la croyance. Elle se fonde sur un optimisme anthropologique hérité de Rousseau : la nature humaine est perfectible. Cela se traduit par l’existence d’un service public de l’éducation nationale investi de la mission de former des citoyens. D’où vient dès lors que l’on ne pourrait pas parler des questions religieuses dans l’espace public ni mener, s’agissant de l’Etat, une politique religieuse qu’en catimini sous peine de voir déployer l’étendard d’une laïcité qui se sentirait menacée par l’expression des convictions de chacun ?

Pourquoi refuser le dialogue public des religions entre elles ? La République court-elle un risque à l’organiser ? Pourquoi feindre de croire qu’il n’existe pas de liens entre le politique et le religieux ? Est-il profitable de faire comme si les positions politiques des citoyens n’étaient en aucune façon influencées par leurs convictions intimes ?
Reconnaissons avec délicatesse et mesure au fait religieux la place qui lui revient. L’idéal républicain est de faire en sorte que ce fait religieux s’exprime sans excès, dans le respect de l’ordre public. C’est, par exemple, la raison pour laquelle les manifestations extérieures telles que les processions et les sonneries de cloche du culte catholique ont été limitées par les pouvoirs publics à compter de 1875. Le droit public des Français concilie l’expression des croyances avec le respect de l’espace public. Notre laïcité postule le respect absolu de la liberté individuelle, et notamment de l’égalité entre la femme et l’homme. C’est, du reste, ce qui a légitimé la loi sur le voile islamique, réponse à des attitudes souvent mues par le souci du sensationnel, voire de la provocation. Mieux que quiconque, les élus locaux savent ce qu’est la paisible vie quotidienne des fidèles des religions. Celles-ci ne doivent pas devenir un facteur de division au sein de la Cité. Il convient donc qu’elles aient toute leur place, mais rien de plus que leur place, dans le débat public. C’est une affaire de respect entre les citoyens. Tel est, sans doute, le fruit principal de notre « laïcité », mot intraduisible et concept sans équivalent dans nombre d’Etats voisins, fussent-ils membres de l’Union européenne.

La France a besoin d’hommes et de femmes fiers de leurs convictions, qu’elles postulent l’existence d’une transcendance ou qu’elles soient matérialistes. Il faut leur permettre de les exprimer avec discernement. Mais il ne faut jamais oublier que la décision politique ne saurait résulter de la référence à un credo. Elle doit découler du seul débat républicain. Lucidité et mesure sont aussi de règle en la matière. Il nous faut éviter – et les élus locaux sont en première ligne dans ce combat – de répondre aux provocations de ceux qui jouent sur les craintes des uns et les appréhensions des autres.

Gardons-nous d’un recours abusif à l’idée de tolérance, conçue comme l’acceptation de l’autre « faute de mieux ». Sachons dénoncer l’influence délétère des discours xénophobes, qui enferment les croyants dans une identité religieuse substitut de citoyenneté. Acceptée comme le sujet important qu’elle constitue, la religion ne serait plus ni un objet d’instrumentalisation ni un vecteur de conflits. Dans notre pays, en matière religieuse comme dans tant d’autres, la République n’est pas ce qui divise les Français quel que soit leur culte. Elle demeure l’essentiel de ce qui les unit.