Gérard Larcher : «J’ai appris la simplicité par le protestantisme»

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Passage média · Républicains Sénat · 28 octobre 2008

Gérard Larcher, le nouveau président du Sénat raconte ici le
parcours qui la mené au protestantisme et à la politique. Et
évoque sa conception de son rôle et de celui de l’institution qu’il préside.

Vous exprimez
régulièrement votre
attachement profond
au protestantisme.
Le nouveau président
du Sénat que vous êtes
peut-il en dire davantage?

Je suis attaché au principe de
laïcité. Je pense que la loi de 1905
demeure l’un des piliers du vivre
ensemble et de notre République.
Bien entendu, je ne souhaite pas que
l’on en fasse une lecture intégriste,
mais intégrale. De ce point de vue, je
suis d’accord avec le président de la
Fédération protestante quand il dit:
« Attention aux adjectifs qualificatifs
». L’expression « laïcité ouverte »
n’est pas mauvaise en soi, elle traduit
la pensée de ceux qui n’avaient pas
fait de cette laïcité un combat véritable.
C’est la raison pour laquelle j’ai
cité, lors de l’inauguration du nouvel
espace protestant « Cap Espérances
» à Ermont, en région parisienne,
le 11 octobre dernier le
texte de Raoul Allier qui, en 1904,
rappelait la nécessité de maintenir la
cohésion de la société: « Si je désire
ardemment la séparation des Eglises
et de l’Etat, c’est pour qu’elle soit une
cause de paix sociale et politique. Elle
ne peut l’être qu’a condition d’être
réalisée dans la justice et la liberté. »

Naturellement, depuis 1905, le
monde a changé, l’univers religieux
n’est plus le même dans notre pays.
La société française n’est plus dominée
par un catholicisme romain
intransigeant, ce qui était le cas au
début du vingtième siècle. L’arrivée
de l’islam, qui nous apparaît comme
une religion nouvelle, l’essor
de courants spirituels venus d’Extrême-
Orient, que l’on néglige trop
souvent et qui ont toute leur place,
le dynamisme des Eglises chrétiennes
orthodoxes – que l’on songe aux
Arméniens ou bien aux chrétiens
libanais venus récemment -, la ferveur
enfin des évangéliques inspirés
par les mouvements américains,
voilà qui implique une lecture plus
fine de la loi de séparation.
Alors, bien sûr, en tant que président
du Sénat, je suis tenu à une
certaine réserve. Mais il n’est pas
possible de dresser une frontière
étanche entre la sphère privée et
la vie publique. J’ai été baptisé à
l’Eglise catholique et j’ai choisi le
protestantisme. Je me suis tourné
vers la Réforme d’une façon très
simple. Dans ma jeunesse, l’esprit
de Vatican II soufflait fort et portait
à la rencontre avec les protestants.
J’avais des camarades qui venaient
d’Alsace ou des Cévennes, nous
nous retrouvions dans des cercles
d’alphabétisation des travailleurs
migrants. Si j’ajoute que, dans ma
famille, on admirait Jean XXIII et
que j’étais allé en pensionnat chez
les Eudistes, petite congrégation
de prêtres très ouverts au monde,
on comprendra que mon évolution
s’apparentait à un prolongement naturel.
Mon épouse, qui est une amie
d’enfance, est luthérienne. Avec elle,
j’ai fait le choix d’entrer dans l’Eglise
réformée avant même de devenir
père de famille. J’ai présidé l’aumônerie
oecuménique de l’école vétérinaire
où j’étais étudiant, au début
des années soixante-dix … Mais je
dois dire aussi que la rencontre avec
le pasteur Brice Deymié a été très
positive. Je peux dire que c’est lui qui
m’a le plus marqué, nous sommes
restés liés. Il a conduit mes enfants
avec beaucoup de finesse.
L’Evangile est le coeur de ma
foi, dont je ne fais pas une lecture
prémâchée. Je pense que même
si Dieu n’existait pas,l’injonction
« aimez-vous les uns les autres»
doit guider notre vie. J’aime dans
le protestantisme cette idée de sacerdoce universel, qui n’implique pas
que l’on pratique la foi de manière individuelle
et égoïste, mais au service de
la communauté au sens le plus large du
mot. Nous sommes d’ailleurs une famille
plutôt ouverte, nous rassemblons des
réformés, des luthériens, des juifs et des
catholiques …

Cette fidélité spirituelle
a-t-elle influencé votre
engagement politique?

Mon engagement politique a précédé
mon choix en faveur de la Réforme. Dès
l’âge de dix-sept ans, j’ai rejoint les gaullistes
sociaux de l’Union démocratique du
travail. Pourquoi cette démarche? Mon
père était maire et me donnait sans doute
l’exemple de ce qu’est l’engagement public.
J’étais, déjà, fondamentalement non
marxiste: je reconnaissais l’existence des
classes sociales mais je pensais, très tôt,
que construire une doctrine et un système
politique sur la lutte de ces classes empêche
de donner sa cohésion à la société. Ma
famille était profondément marquée par
la geste gaullienne, en Normandie. A la
suite des bombardements de la guerre, ma
famille et moi nous vivions, lorsque j’étais
enfant, dans une ville détruite puis reconstruite.
Notre école était en baraquement.
Cela a sans doute formé ma sensibilité sociale,
d’autant plus que, dans notre région,
dominait l’influence du Christianisme
social. La pensée de Jacques Maritain m’a
beaucoup marqué aussi, bien sûr.
Mais, encore une fois, je me
suis très tôt engagé en politique,
même en tant qu’étudiant
de l’école vétérinaire.
Vétérinaire de la Fédération
des sports équestres, j’ai
participé à ce titre aux jeux
Olympiques de Montréal en 1976. Nous
avons d’ailleurs ramené la médaille d’or.
De façon presque naturelle, il me semble
avoir concilié vie professionnelle et engagement
politique.

Votre élection à la présidence
du Sénat couronne-t-elle un
parcours d’élu local ou bien
votre destin national ?

Cette image de la couronne ne me
convient pas trop. Fondamentalement
républicain, j’ai été maire à trente-trois
ans, conseiller régional deux ans plus
tard, sénateur à l’âge de trente-six ans
plus dix jours, l’un des plus jeunes de ma
génération – en compagnie de Jean-Luc
Mélenchon et Henri de Raincourt. Je suis
passionné par la commune, que je considère
comme une entité de vie magnifique.
Je ne me suis pas déterminé en fonction
de considérations existentielles ou par
ambition personnelle, mais parce que j’ai
souhaité me montrer à la hauteur de la
confiance qui m’était accordée. Je me suis
dit que si mes collègues ne me faisaient
pas confiance, je ne devais pas le prendre
comme un affront. Je pense que mon
élection est un don de confiance. La présidence
du Sénat est un temps de ma vie.
Quand je suis entré au gouvernement,
je suis arrivé avec les sujets qui me tenaient
à coeur depuis toujours: l’hôpital,
les rapports avec les partenaires sociaux,
l’exclusion au travail-je crois à l’économie
de marché mais je pense qu’elle doit être
régulée. Mais c’était un moment de mon
existence, pas un aboutissement. J’ai très
bien vécu le fait de ne plus avoir ces responsabilités.
François Fillon m’a proposé
d’être ministre de l’Agriculture et j’ai refusé
alors que c’eût été aux yeux de mon père
une consécration plus grande-que si j’étais
devenu président de la République!
La culture protestante m’a été utile
aussi parce que son système de gouvernement
synodal encourage à l’humilité et à
partager les responsabilités -après avoir
été évêque, on est vicaire, dit l’adage.
Cela ne me pose donc aucun problème
existentiel. Avoir des officiers de sécurité,
une voiture de fonction et, le lendemain
de son départ, conduire votre vieille automobile
et partir travailler, cela ne me pose
aucun problème. Je respecte la douleur
de l’échec de mes concurrents parce que
chacun a son histoire. Le passage d’une
vie à une autre est difficile. Certains de
mes collègues ne se sont pas encore remis
de leur départ du gouvernement.

Que répondez-vous à ceux qui
mettent en cause la précédente
présidence du Sénat?

Méfions- nous des périodes de crise,
qui génèrent de l’antiparlementarisme.
Durant les années trente, l’Assemblée
nationale a subi de terribles attaques;
aujourd’hui, c’est le Sénat. Il faut se garder
de toute attaque à caractère populiste et
j’encourage les médias à rester attentifs,
tout comme nous, sénateurs, devons
veiller à rester exemplaires. La manière
dont on parle de Christian Poncelet ne
me paraît pas juste. Il faut parler des
gens avec respect et sérénité, avec vérité
et équité. Christian Poncelet a conduit
pour le Sénat de vraies transformations:
l’ouverture internationale, les liens avec
les entreprises. des actions souvent décisives
qui ont amélioré le rayonnement
de notre institution. Je crois que le Sénat
aspire à un renouveau mais je ne veux pas
juger, parce que ce n’est pas dans ma nature.
J’ai demandé un certain temps pour
analyser les habitudes et les pratiques.

Beaucoup mettent en
question le rôle même et le
fonctionnement du Sénat …

Je crois que cette maison a besoin de
se concentrer sur ce qui fait sa raison
d’être : la vie démocratique. Nous devons,
par exemple, aider les pays émergents à
solidifier les démocraties par la création
d’une seconde chambre, tel est notre devoir.
A ceux qui doutent de l’utilité d’une
seconde assemblée d’élus, je rappelle que
le bicamérisme existe partout. Le Sénat
a pour responsabilité de dire la loi, de
contrôler le gouvernement et de faire de la
prospective. Il est le défenseur des libertés
individuelles et collectives des citoyens. Et,
contrairement à l’Assemblée nationale, il
ne dépend pas de l’élection présidentielle,
surtout depuis l’instauration du quinquennat.
Par exemple, sur la question très
concrète du logement, le Sénat formule
des propositions différentes de celles du
gouvernement. Sur la rétention de sûreté
administrative et les tests ADN, le Sénat
s’est montré le garant des libertés.
S’il est important que l’Assemblée suscite
l’impulsion, il est tout aussi essentiel
que le Sénat pratique la politique- autrement,
en tenant compte du désir de protection
des citoyens. Bref, nous sommes
fondamentalement utiles. Mais il existe
une distorsion entre notre image et notre
action. Je ne prétends pas la combler en
quelques jours, ni même en quelques
semaines. Je pense simplement que d’ici
au 1er mars, nous pourrons élaborer une
réforme du règlement, faire travailler en
bonne intelligence majorité et opposition.
Je m’attacherai à rendre le fonctionnement
du Sénat et sa gestion plus transparente.
Mais il faut aussi que les Français
comprennent que la démocratie à un
coût. C’est là aussi que le protestantisme
est encore une fois différent. Il entretient
avec l’argent une relation apaisée.

Quel regard portez-vous sur
la crise financière actuelle?

J’observe qu’il y a peu encore les économistes
nous donnaient des leçons et nous
disaient que nous, politiques, nous ne
comprenions rien. Aujourd’hui, ce sont les
politiques qui se confrontent à la crise : les
golden boys ont disparu dans la nature. La
capacité à créer du vivre ensemble passe
par la politique. Les responsables politiques
vont pouvoir reprendre l’initiative.
La diversité des valeurs que nous portons
constitue une garantie. J’ai proposé la mise
en place d’une commission mixte Assembée nationale-Sénat pour analyser la situation
mais aussi pour formuler des propositions.
Bernard Accoyer et moi-même
nous essaierons – selon nos moyens- de
contribuer à l’élaboration d’instances de
régulation, y compris à l’échelle mondiale.
En vingt ans, toutes les règles issues du
New Deal ont disparu. Il faut imaginer
une nouvelle forme de régulation. C’est un
sujet sur lequel. une fois de plus, gauche et
droite doivent travailler ensemble.
Je pense que la présidence de l’Union
européenne attend cela. S’il y avait moins
d’Europe, ce serait une catastrophe. J’assume
les prises de position eurosceptiques
que j’avais au moment du débat sur
le traité de Maastricht. Les exigences que
mes amis et moi formulions au début des
années 90 rencontrent les nécessités du
moment. On voit bien que nous avons
besoin d’une Europe davantage associée
aux politiques. La Banque centrale européenne
a bien manoeuvré mais elle ne
pouvait pas s’en sortir sans les politiques.
Il faut trouver un équilibre nouveau entre
l’indépendance des banques et la prise
en compte des réalités sociales du territoire
dans lesquels elles interviennent.
La monnaie n’est pas un être désincarné
mais un outil. Pendant les périodes de
crise, je ne vais pas me scandaliser que
l’on assiste les gens par les emplois aidés.
Je suis pragmatique, cela ne m’interdit pas
d’avoir des convictions.