Raffarin et la géographie du pouvoir

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Passage média · Républicains Sénat · 18 août 2009

L’ancien premier ministre cultive depuis toujours une passion pour la géographie, dont il aurait pu faire son métier.

Eh bien non, Jean-Pierre Raffarin n’aurait pas voulu être un chanteur. Les photos de sa période « rock’n’roll » ont eu beau faire les délices des internautes à l’occasion du dernier anniversaire de Johnny Hallyday (son idole), l’ancien premier ministre n’a jamais envisagé de faire carrière dans la musique. « J’avais une passion, que j’ai gardée, raconte-t-il. Je voulais être géographe. »

Comme souvent, c’est de la rencontre avec un professeur amoureux de sa matière qu’est née la vocation de l’élève Raffarin. Il s’appelait M. Tranoy et enseignait l’histoire-géo à Poitiers. Ensuite, en prépa d’école de commerce, il y a eu Régis Bénichi, qui fait toujours autorité dans son domaine. Il vient d’ailleurs de sortir une Histoire de la mondialisation chez Vuibert. « J’ai vécu l’époque où les géographes ont mis l’histoire dans la géographie en y introduisant la notion de flux », explique Jean-Pierre Raffarin.

Des livres de géographie, il en a près d’un millier, offerts par des amis ou par des relations politiques. Son préféré reste Le Littoral de la France, par Valentine Vattier d’Ambroyse (1887), publié par la Bibliothèque patriotique de la jeunesse française.

Sinophile revendiqué

Mais le jeune Raffarin ne se contente pas de voir le monde à travers les livres. En 1971, alors qu’il est à l’ESCP, il découvre Hongkong et les nouveaux territoires, l’ancien no man’s land situé entre l’île et la zone de Shenzen et créé en 1898 par un accord sino-britannique, la deuxième convention de Pékin.

Plus tard, toujours étudiant, il s’improvise représentant de la marque Gérard Pasquier et sillonne la région des Grands Lacs américains dans une Ford Mustang encombrée de quatre valises géantes bourrées de vêtements. Après avoir démarché les grands magasins de Detroit, il allège sa charge et se contente de prendre les quelques modèles qui plaisent. « Je maîtrisais l’anglais et j’avais vraiment la niaque », assure-t-il. La preuve : ses performances commerciales ont été récompensées par un prix de l’ESCP. Au Québec, il se rappelle s’être demandé face à l’embouchure du Saint-Laurent « comment des gens comme Champlain ont pu s’y engager et remonter ce fleuve qui peu à peu se dissout pour ne plus former qu’une rivière ». Il n’a toujours pas trouvé d’autre réponse que « par hasard, sans doute ».

Ces voyages de jeunesse ont forgé les tropismes politiques de Jean-Pierre Raffarin. Il se rend régulièrement au Canada, où il a noué des liens d’amitié avec le premier ministre du Québec, Jean Charest. Surtout, il ne cesse de travailler à l’amélioration des relations franco- chinoises, au niveau national comme par le biais de sa Fondation Prospective Innovation, qui organise chaque été à Poitiers un séminaire sur des thèmes liés à la question chinoise. Cette année, il aura lieu le 28 août et s’intéressera à « la Chine vue des États-Unis ». Alain Juppé et Jean-Pierre Chevènement, entre autres, y participeront. Sinophile revendiqué, le sénateur de la Vienne cultive jalousement cette singularité, quitte à heurter ses propres amis politiques, qui le trouvent parfois un peu trop diplomate avec les autorités de Pékin.

« La leçon du pèlerin »

La passion de l’ancien président de Poitou-Charentes pour la géographie a aussi influencé sa vision du développement de sa Région. Pour lui, elle est « le centre de l’arc atlantique », qui lui « donne sa dynamique ». Dans son bureau au Sénat, une immense toile de Richard Texier représente cet arc. Convaincu qu’« une Région doit avoir une identité, une adresse », il applique le même précepte aux élus, ce qui lui fait considérer « avec méfiance » les parachutages. Jean-Pierre Raffarin professe qu’« il n’y a pas de politique sans territoires », d’où l’importance qu’il a accordée à la décentralisation quand il était premier ministre.

« Voir les horizons est aussi une constante de mon bonheur », dit ce grand marcheur. Il a une prédilection particulière pour les déserts, qu’il essaie de découvrir peu à peu, l’été. Et il ne manque jamais de parcourir chaque année quelques étapes du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, avec des amis qui ont pris eux aussi l’habitude de ce pèlerinage. Le député UMP du Maine-et-Loire, Marc Laffineur, est l’un des plus assidus.

Tout en marchant, Jean-Pierre Raffarin se répète ce qu’il appelle « la leçon du pèlerin » : « Donner du sens à chaque pas, parce que chaque pas unit le chemin et la destination. » Une réalité qu’il est facile d’oublier, dit-il, quand on chemine en politique.

Judith Waintraub