Interview de Gérard Larcher

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Passage média · Républicains Sénat · 26 octobre 2010

Alors si vous nous recevons, c’est pour parler de ruralité puisque le SENAT y consacre une journée de réflexion jeudi. Ça sera aussi l’occasion d’une journée spéciale sur France Bleu qui s’est associée à cette réflexion. Mais il sera aussi question de l’actualité, des retraites avec le vote au Sénat aujourd’hui. Mais avant cela, tradition oblige dans France Bleu midi, tirage de portrait avec Jean-Philippe PIERRE.

Gérard LARCHER, sans vous connaître et en lisant ce qui est paru sur vous, on pourrait penser que vous avez fait fortune dans la téléphonie mobile. En effet, on apprend que vous êtes un homme de réseaux. Des réseaux multiples et variés qui n’ont pas entamé votre forfait week-end puisque la loi sur les retraites a été votée vendredi soir au SENAT, dont vous êtes président. Deuxième personnage de l’Etat, c’est vous qui assurez l’intérim en cas d’empêchement du président de la République. Président de la République sans être élu, je peux vous fournir une liste non exhaustive de ceux qui en rêvent actuellement. Gérard LARCHER vous avez été élu pour la première fois au Palais du Luxembourg à 37 ans, ce qui faisait de vous le benjamin des sénateurs. Ce n’est peut-être pas par hasard si votre métier a été vétérinaire, notamment au sein de l’Equipe de France équestre. D’abord, je rappelle que UMP à l’envers donne PMU, ce qui prouve selon l’opposition que c’est un Parti de trop. Ensuite vous avez ainsi rejoint un manège où évoluaient alors quelques anciens chevaux de et sur le retour. Et enfin pour accéder à la présidence du SENAT en 2008 vous avez mené la course en tête face à un Jean-Pierre RAFFARIN représentant sans doute le fameux baudet du Poitou. A 18 mois déjà, vous avez été élu plus beau bébé de la plage lors d’un concours organisé pour récompenser le plus gros mangeur de bouillie.

J’espère qu’il y a des restes… !

… oui … ce qui explique peut-être que vous avez décidé de mettre les services du SENAT au régime ; vous vous êtes d’ailleurs serré la ceinture en premier en baissant vos indemnités de 30%. Gérard LARCHER, même si vous souhaitiez mener à terme le débat sur la réforme des retraites, je vous soupçonne de comprendre les gens qui manifestent actuellement. En effet, vous êtes devenu protestant. Une conversion par amour pour votre épouse. En politique où l’on connaît plus de reconversions souvent synonymes de vestes retournées que de réel engagement comme le vôtre, c’est assez rare pour le souligner.

Merci Jean-Philippe PIERRE. Une réaction Gérard LARCHER sur ce portrait.

Oh, sur ce portrait… j’allais dire : le choix qui est le mien ce n’est pas simplement un choix de labour, c’est aussi une réflexion, c’est aussi un regard sur la société où je pense que nous devons nous écouter les uns, les autres. N’avoir aucune certitude a priori et construire notre décision dans l’écoute et le partage. Voilà pourquoi je suis tant attaché au dialogue social. Voilà pourquoi aussi nous n’en somme qu’à l’adolescence du dialogue social. Nous n’avons pas encore atteint et c’est vrai, j’allais dire aussi bien pour les politiques que les représentants des entreprises, que les représentants des salariés, un état de maturité dans le dialogue social. Ce qui explique parfois que nous passons par des crispations dont je ne suis pas tout à fait certain qu’elles fassent avancer les choses.

Les crispations on est en plein dedans en ce moment avec le débat sur les retraites. Le SENAT va voter en ce qui le concerne, de façon définitive le projet de loi sur la réforme des retraites, quel bilan tirez-vous du débat qu’il y a eu dans votre Institution ?

D’abord, je suis fier du SENAT. Je l’ai dit à un de vos confrères. Parce que nous avons consacré près de 140 heures à un débat dont 128 heures au débat de fond sur les 33 articles du projet de loi, et sur un aspect qui est l’évolution de notre système de retraite, à termes. Car il est tout à fait essentiel que nous sauvions un modèle de solidarité qui est la retraite par répartition. Je crois que si pour certains ce débat a pu apparaître long – il l’a été à certains moments – on a été au fond des choses. Et on a été au fond des choses et c’est je crois, la marque et l’intérêt d’avoir du Chambres. Une Chambre qui est plus directement j’allais dire, dans la pulsion et puis une Chambre qui se donne parfois le temps de la réflexion, des perspectives, aussi à l’écoute des
Françaises et des Français. Ça a été la démarche du SENAT. Et je voudrais simplement dire parce que parfois on a dit : mais vous avez accéléré sur la fin, mais nous avions traité le coeur du dossier, sans accélération. C’est ce que le gouvernement a demandé, était sur des sujets accessoires, dont je rappelle la demande de 111 rapports au Parlement. Je crois qu’il faut qu’on réfléchisse aussi à nos méthodes de travail. En tous les cas je suis fier du travail du SENAT. Je le dis avec respect aussi bien pour la majorité que pour l’opposition.

On avait cru pourtant à un moment sentir une réticence de votre part sur…

Ah j’ai été jusqu’à l’examen des 33 articles, soyons clairs et de l’examen de l’amendement notamment de la Commission sur la réforme du système, extrêmement attentif à ce qu’il n’y ait pas de procédure qui s’accélère.

140 heures dans le temps du SENAT, on peut comprendre que cela puisse être long. 140 heures, est-ce que vous croyez que c’est entendable par ceux qui manifestent, qui font grève, qui auraient réclamé plus de temps ?

Plus de temps, je ne sais pas. En tous les cas nous, nous les avons écoutés, que ce soit la Commission, parce que ça fait des mois que la Commission des Affaires sociales a travaillé ; elle a publié d’ailleurs au printemps, sur la réforme du système, elle a publié au cours de l’été ; elle a beaucoup auditionné les partenaires sociaux. Moi-même je les ai rencontrés. Je crois que nous avons été à l’écoute des Françaises et des Français. De ceux qui pensaient qu’il était nécessaire de faire cette réforme et je fais partie de ceux-là ; de ceux aussi qui s’inquiétaient face à cette réforme, qu’il faut aussi écouter. Parce que la recherche de l’équité qui a été la marque notamment, des travaux du SENAT, je pense aux femmes, je pense aux parents d’enfants handicapés, je pense aussi à des dimensions sur la pénibilité, ou la médecine du travail, eh bien ces dimensions-là on été prise en compte. De même que la réflexion pour qu’en 2018 on ne découvre pas qu’il y ait d’autres questions à se poser. D’où l’idée d’engager dès 2013, la réflexion et un grand débat national sur la réforme du système de retraite ; notamment en explorant les systèmes à points, tout en gardent fondamentalement la répartition.

Donc vous confirmez qu’après cette réforme il y aura une autre réforme.

Il y en aura…

Forcément…

Automatiquement et forcément parce que nous voyons bien qu’il y aura de défis à relever et que ces défis nous devons le faire… c’est là où le débat national sera extrêmement important. Il faut qu’on ait le courage de regarder les choses. Vous savez c’est Lionel JOSPIN, Premier ministre, qui a mis en place le comité d’orientation des retraites. On voit bien qu’il a fallu dix ans après une première réforme en 2003 pour que nous nous posions un certain nombre de sujets sur le fond. D’où l’importance de ces débats sur les retraites, qui est un sujet majeur de notre pilier social.

Alors je vais peut-être rebondir sur ce que vous disiez tout à ’heure, parce que la semaine dernière, François de CLOSETS était l’invité de France Bleu midi et l’auteur de « Toujours plus » nous disait en substance que sur un dossier aussi important il aurait fallu mettre tout sur la table ; mettre de côté les dogmes, les idéologies et surtout prendre beaucoup plus de temps. Il parlait d’un an. Est-ce qu’on n’est pas passé quand même à côté d’un grand débat ?

Vous savez la crise malheureusement a accéléré, a été un accélérateur de particules en quelque sorte et il nous fallait trouver les équilibres financiers. Voilà pourquoi aussi le SENAT a proposé que nous ayons ce grand débat à partir de 2013, ce qui ne fragilise pas ce qu’on baptisé comme réforme des paramètres d’âges. Mais il nous faut nous poser la question à plus long terme. D’où l’importance du vote qui a eu lieu sur l’engagement dès 2013, du débat national sur la réforme du système.

Gérard LARCHER on a évoqué la ruralité, on va évoquer la ruralité dans cette deuxième partie. Mais une dernière question quand même sur les retraites. Est-ce qu’en fin de compte, ce débat qui s’achève au niveau parlementaire, ne risque pas de peser lourd en 2012 lors de la présidentielle ?

Bien sûr, ce sera à la fois dans le bilan et les perspectives de l’élection présidentielle. L’élection présidentielle c’est d’ailleurs le grand rendez-vous. Je voudrais simplement dire qu’il y a la démocratie sociale mais qu’il y a la démocratie politique et que la démocratie politique dont la démocratie parlementaire est un des éléments majeurs, c’est elle qui doit déterminer j’allais dire, les grands choix du pays. Voilà pourquoi ceux qui disent : mais il ne faudrait pas promulguer. Je leur réponds : mais non, il faut respecter la démocratie parlementaire. Par contre il y a à partir de ce texte encore beaucoup de dialogue social à avoir pour sa mise en oeuvre concrète. Il y a les questions comme l’emploi des jeunes. J’ai été ministre du Travail, vous savez c’est une question qui me taraude. Le maintien dans l’emploi, des seniors. Ce sont des vrais, vrais sujets. L’amélioration des conditions de travail. Parce que c’est en amont et en prévention qu’il faut réduire la pénibilité, pas simplement faire de la pénibilité constatée, qui réduit l’espérance de vie ou qui réduit la qualité de la vie d’un certain nombre de salariés. Voilà des sujets qu’il faut traiter maintenant.

Alors on en arrive à la ruralité, Gérard LARCHER, puisque c’est la raison première de votre présence dans France Bleu midi. Question faussement naïve. Quand on parle de ruralité, on parle de quoi exactement ?

Quand on parle de ruralité, on parle presque de 80% du territoire français.

Mais pas de 80% des Français.

Non. Mais de plus en plus de Français parce que l’espace rural qui avait connu un mouvement vers les villes, j’allais dire : le mouvement du 20ème siècle, connaît aujourd’hui un retour dans l’espace rural. Et cet espace rural c’est une des chances de notre pays. Voilà pourquoi le SENAT – qu’on a parfois qualifié de Chambre de la pomme-de-terre et de la châtaigne, n’est plus ça du tout – n’oublie pas sa responsabilité vis-à-vis du territoire. Article 24 de la
Constitution. C’est notre responsabilité. Et le territoire rural ce n’est pas un désintérêt vis-à-vis du territoire urbain. Moi-même j’ai été longtemps le rapporteur pour avis de la politique de la ville, au SENAT. Mais je pense que la ruralité est une chance pour notre pays. Encore faut-il dans la ruralité, que nous répondions à un certain nombre de questions. Quelle qualité de vie pour tous les citoyens. D’où la question de la santé qui va être au coeur de nos débats. Est-ce qu’on a, en termes de santé, des réponses qui soient des réponses de qualité dans le territoire rural. D’où le développement économique et la question du développement économique. Qu’est-ce que ça signifie un pôle d’excellence rurale. Que signifie aujourd’hui avec les techniques de communication, travailler dans le territoire rural. Avec le tout numérique. Qu’est-ce qu’un vrai pôle d’excellence rurale. Et nous voyons bien un certain nombre d’entreprises – je pense en Champagne-Ardenne, je pense à la région Centre, je pense à la région Aquitaine – les grandes entreprises internationales qui s’installent dans l’espace rural.

L’idée si j’ai bien compris entre autres c’est de sortir des clichés, alors ces clichés, Gérard LARCHER, quels sont-ils ? Sont-ils aussi tenaces qu’on le dit et pourquoi ?

Eh bien d’abord on a vu le cliché d’une France qui ne serait qu’agricole. D’abord c’est très important l’agriculture en France et je le rappelle, un poste d’exportation, une des chances de la France et il nous faut d’ailleurs nous poser la question : Pourquoi nos amis allemands sont passés devant nous, notamment dans la filière agro-alimentaire, depuis deux ans. Et donc la loi de modernisation agricole, comment elle s’applique sur l’espace rural. Comment on se diversifie. Comment on fait de la filière agro-alimentaire, j’allais dire, une vraie chance durable pour la France. Cet espace rural c’est aussi un lieu où le développement durable doit s’exercer pleinement. Et donc une France rurale ré-habitée, bien sûr par le monde agricole, bien sûr par les ruraux mais par des urbains qui sont à la recherche d’un autre mode de vie et qui doivent d’ailleurs comprendre l’espace rural et ne pas prendre le mode de vie urbain en le plaquant dans l’espace rural. Mais ils y apportent une force de dynamisme. Vous savez, France Bleu vous êtes un vrai réseau. Il y a dans l’espace rural des hommes et des femmes de très, très grande qualité, qui développent des réseaux. Voilà pourquoi nous accueillerons par exemple Familles Rurales qui n’est pas simplement une nostalgie. Voilà pourquoi nous accueillerons le président de Maisons de Santé pluridisciplinaires. Voilà pourquoi le maire d’Embrun dans les Hautes Alpes, sera présent pour nous expliquer comment dans un territoire comme les Hautes Alpes, faible en démographie, difficile à atteindre, il y a des problèmes routiers importants dans ce département, le sénateur Pierre-Bernard RAYMOND se bat suffisamment pour ça ; comment on saisit la chance d’un espace rural vivant, vitalisé et je le répète, qui est une chance pour notre pays.

Il y a un mot qu’on entend souvent quand on parle de la France rurale, c’est le mot « désertification ». Alors il est faut dans le sens où on voit de plus en plus d’urbains s’installer, d’étrangers – je pense à certaines régions du Sudouest où on voit beaucoup d’Anglais par exemple – et puis il est vrai, quelque part, peut-être quand on parle des services publics avec là, de la part des ruraux, un vrai sentiment de désertification quand même.

Alors voilà pourquoi… attention… l’espace rural ce n’est pas simplement des Anglais qui viendraient à la retraite…

Avec la crise économique il y en a moins qu’avant.

Je crois que dans cet espace rural il y a aussi des entreprises qui viennent. Il y a aussi des créateurs. Il y a aussi des concepteurs. De plus en plus de gens travaillent chez eux et sont parmi les grands concepteurs de ce pays. Il y a aussi des zones qui restent des zones de désertification, à qui il faut donner une vraie fonction. Voilà pourquoi des contrats d’engagement de service public sont quelque chose d’important. Je vais prendre un exemple de contrat d’engagement de service public, pour la présence médicale. Pour avoir des étudiants en médecine, je pense à des internes, qui s’engagent à exercer en zone déficitaire de médecins parce que nous avons des questions de déficit. Vous savez, il y a un de nos collègues, Jean-Marc JULLIARD qui s’est penché sur le sujet. Quand je faisais le rapport sur l’hôpital pour le président de la République en 2007, ça a été une de mes préoccupations. Et puis il y a aussi les accords de partenariats que l’Etat signe pour plus de services publics en milieu rural ; qui signe avec des grands partenaires que sont les transporteurs ; POLE EMPLOI ; qu’est l’Assurance maladie ; qu’est la Mutualité sociale agricole ; qu’est GDF. Voilà des réalités. Il nous faut montrer que la présence des services publics modernisés – la question de LA POSTE est posée – modernisés, j’insiste et pas nostalgiques, est un des atouts pour l’espace rural. C’est donc ce nouveau concept de services publics modernisés qu’il va nous falloir apporter dans l’espace rural.

Et qu’est-ce que vous allez faire de ces constats, de ces idées une fois cette journée de la ruralité passée ?

Eh bien nous avons beaucoup de textes, je pense immédiatement comment on aide financièrement à un moment de gel de dotation des collectivités territoriales, l’espace rural. Est-ce que la dotation globale d’équipement – c’est très technique – mais la dotation rurale donnée aux communes, est-ce qu’on la fusionne. Il y a aussi un certain nombre de propositions très concrètes à faire. Et puis on aura un schéma de transports. Il y a ces schémas de services publics. Je crois que dans la vie concrète d’une Assemblée comme la nôtre, il y a des propositions qu’on peut faire déboucher après la réflexion partagée.

Demain, c’est l’anniversaire des émeutes dans les banlieues. Nous recevrons d’ailleurs Fadéla AMARA. Ca peut paraître en décalage quand on parle de ruralité, mais justement c’est le sens de ma question : est-ce que vous ne pensez pas qu’en ce moment il y a plusieurs France qui sont en train de cohabiter et de s’ignorer complètement. Entre les banlieues, les centres-villes, les campagnes ?

GÉRARD LARCHER
Eh bien ça c’est un des rôles du SENAT. Vous savez dans notre diversité certains sont issus des villes, de leur quartier. D’autres sont issus de l’espace rural. Construire la France pour qu’elle soit bleue, c’est une France qui n’est pas fracturée. Voilà pourquoi nous souhaitons ne pas opposer les uns aux autres. Nous avons besoin les uns des autres, y compris parce que l’espace rural est un espace étymologiquement de recréation, y compris pour les urbains. En même temps les ruraux ont besoin de villes-centres, de pôles d’appuis. De pôles de développement et je crois que ceci est tout à fait important, et personnellement ce que je voulais dire c’est que samedi dernier nous avons eu « Talents des Cités » dans l’hémicycle du SENAT. C’était un moment important. Jeudi nous aurons « L’Espace rural ». Je crois que symboliquement le SENAT a conjugué et les Talents des Cité et les Talents de l’Espace rural. J’insiste sur le réseau d’hommes et de femmes qui existent dans ces espaces, qu’il ne faut pas opposer parce que je crois encore à la République, Une, Indivisible, qui croit en un certain nombre de valeurs. C’est aussi la marque de mon engagement. C’est la réponse à mon portrait, en quelque sorte, de Gaulliste social.

Merci beaucoup Gérard LARCHER.

Merci à vous.