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Interview d’Albéric de Montgolfier
Républicains Sénat
Passage média · 15 décembre 2010

Interview d’Albéric de Montgolfier

Albéric de Montgolfier est président du conseil général d’Eure-et-Loir depuis dix ans. Demain, il présidera une importante session de l’assemblée départementale consacrée au budget. Mais avant cela, il a répondu à nos questions dans le studio de l’écho. Un entretien direct, sans concession, sur lui, les grands dossiers du moment, sans oublier l’évocation de la disparition tragique du petit Christopher.

On vous dit éloigné du département. Je fais allusion aux propos d’agents du conseil général fédérés dans une intersyndicale déplorant votre absence et à des réactions d’élus formulées sous le manteau. Qu’en est-il vraiment ?

Parfois, je pense qu’il vaut mieux faire regretter d’être absent que d’user les personnes. Plus sérieusement, je crois qu’il faut être là où il faut au bon moment. En ce moment, au niveau national, c’est la discussion de la loi de finances. Cela intéresse très directement les contribuables, parce que derrière ce vote, ce sont tout simplement nos ressources qui vont être concernées. Lorsque j’ai pris la décision de me présenter au Sénat, je l’ai fait en plein accord avec l’ensemble des conseillers généraux de la majorité. Ils avaient conscience que pour défendre les intérêts de l’Eure-et-Loir, il fallait le faire au Parlement. Et qui peut mieux défendre les intérêts de notre département que le président du conseil général ?

Oui, mais du coup, êtes-vous devenu inaccessible comme le déplorent certains ?

Non. Simplement, il faut tenir compte des contraintes de temps. Tenez, dans la nuit de dimanche à lundi (Ndlr : il y a une semaine), comme tout le monde, j’aurais préféré être dans mon lit, mais à 1 heure, je défendais un dispositif sur la péréquation des droits de mutation, sur les recettes nouvelles qui vont être apportées aux conseils généraux et en particulier à celui d’Eure-et-Loir. Si on n’est pas là à cet instant, les gens décident pour vous. Je ne suis pas allé au Sénat pour faire de la figuration. J’y suis allé pour défendre l’intérêt de l’Eure-et-Loir. Et on a décidé, avec les conseillers généraux, de s’organiser sur un autre mode. Concrètement, on a des vice-présidents, des présidents de commission. On forme une équipe. Sur un certain nombre d’aspects, ce sont eux qui sont plus présents. Sur d’autres, c’est important que ce soit moi.

Ne tournons pas autour du pot, au fond de vous, le goût du Sénat et la passion des finances n’ont-ils pas pris le pas sur les dossiers locaux ?

Au Sénat, j’exprime très largement une passion départementale. Je prends un exemple tout bête. Je parlais des droits de mutation. Ce que j’ai défendu dans la nuit de dimanche à lundi, c’est l’idée de dire : on a des richesses, par exemple en frais de notaire, de droits de mutation, c’est très variable d’un département à l’autre. Dans la Creuse par exemple, ils ont 38 par habitant de ressource par an, alors que les Hauts-de-Seine en ont 277. L’Eure-et-Loir, avec 70, est dans une situation moyenne. J’ai fait voter le principe que les plus riches donneraient plus pour ceux qui ont le moins. Très concrètement, l’Eure-et-Loir va avoir
4 à 5 millions d’euros de recettes en plus. Cela représente l’équivalent de 5,5 points de fiscalité en moins pour les contribuables d’Eure-et-Loir. « Je suis candidat à ma succession » On peut lire aussi cet investissement au Sénat autrement.

Avec la réforme territoriale, on parle beaucoup des Régions, de plus en plus des entités intercommunales, mais moins des Départements. Ont-ils encore une raison d’être ?

Ils ont plus qu’une raison d’être. Il y a un attachement pour la proximité qui est évident. Le souhait, c’est que les Régions et les Départements travaillent ensemble. Par exemple, on va entrer dans le vif du sujet avec la concession autoroutière. J’aimerais que la Région et le Département tirent dans le même sens. La Région défendait plutôt le train. Le Département était plus sur la RN 154. Résultat : aujourd’hui, on n’a ni rail, ni route. Moi, je suis très fermement pour les Départements, mais je ne suis pas opposé aux Régions. Si on a les mêmes élus au Département et à la Région, on ira dans le même sens.

A vous entendre, l’avènement de conseillers territoriaux vous satisfait à 100 %. . .

C’est ce qui marche entre une commune et une communauté de communes ou une communauté d’agglomération. Ce sont les mêmes qui siègent dans un conseil municipal et dans une communauté de communes. Sur un même territoire, il faut des politiques qui aillent dans le même sens. Si on veut que la Région investisse en terme de formation professionnelle, d’économie, qui sont ses compétences, il faut qu’il y ait une implantation sur le terrain. Et je crois que les conseillers régionaux ont un problème d’implantation territoriale et de légitimité.

De combien de conseillers territoriaux hériterait l’Eure-et-Loir ?

On resterait à vingt-neuf, donc à vingt-neuf cantons.

N’y aurait-il pas certaines modifications pour prendre en compte un équilibre démographique ?

Peut-être. Pour l’instant, la loi n’impose rien à cet égard. Dans la loi, ce sont vingt-neuf conseillers généraux. Donc, pas de changement pour l’Eure-et-Loir. Nous avions un nombre de conseillers généraux plus faible que d’autres départements au regard de la population. « Je mène un travail de fond »

Etes-vous candidat à votre succession en mars prochain ?

Oui, très clairement. J’ai été élu au Sénat avec le soutien de mes collègues. Ils ont souhaité que je reste président du conseil général. C’est un engagement que j’avais pris : être à la fois au Sénat et au conseil général.

Au bout de dix ans de présidence du conseil général, n’y a-t-il pas une forme de lassitude qui pourrait expliquer que certains, sous le manteau, laissent poindre quelques ambitions ?

Si j’étais parti au Sénat dans une aventure personnelle qui n’était pas portée par l’ensemble des élus de la majorité, la question se poserait. Je crois que tous les conseillers généraux sont conscients de ce que je suis en train de faire au
Sénat. C’est un travail de fond qui a des conséquences directes sur notre budget, sur notre avenir, sur les grands dossiers d’infrastructures que nous défendons.

Physiquement, intellectuellement, personnellement, c’est lourd le cumul ?

C’est exactement la même situation que n’importe qui. Vous faites du sport certains jours. Vous êtes père de famille. Vous êtes journaliste à l’écho républicain. Moi, je suis président de conseil général. Je suis sénateur, père de famille aussi, et les choses ne sont pas tranchées. Quand je réfléchis à un dossier, à tout instant il peut avoir des implications pour l’Eure-et-Loir. Par exemple, les routes, l’écoredevance poids lourds, c’est quelque chose qu’on a voté au niveau national. Cela a une application directe pour l’Eure-et-Loir, avec des recettes en plus, et pour les collectivités. . .

Sur combien d’élus de votre camp tablez-vous en mars prochain ?

Vous comptez dix-huit élus aujourd’hui, ou dixneuf suivant les votes de Brigitte Santerre, contre dix pour l’opposition. . . Même objectif que la dernière fois. Le souhait, c’est que tous les conseillers généraux de la majorité soient reconduits, car aucun n’a démérité. Et, si possible, que nous ayons des gains dans tel ou tel canton. Je faisais allusion à Brigitte Santerre qui n’est pas Gael (le groupe majoritaire Gagner pour l’Eure-et-Loir), mais apparentée.

Allez-vous la soutenir en mars sur Chartres Sud- Ouest, alors que l’UMP Franck Masselus est candidat ?

Sur ce canton, il me semble que la majorité Gael s’est prononcée pour un candidat. . . se prononcera pour un candidat. On s’exprimera le temps venu, mais clairement vous pouvez facilement deviner nos choix.

Donc, comme elle n’est pas franchement Gael, vous pencheriez plus pour Franck Masselus ?

On parlera des cantonales le jour venu. . .

Si, pour certains, le Département est moins perceptible, c’est, peut-être, parce que vous êtes étouffé par des charges incompressibles comme l’Apa ou le RSA. Pourquoi dites-vous qu’il est moins perceptible ?

Je pense aux routes, aux collèges, il n’y a pas un dossier d’investissement d’une commune ou du département dans lequel nous ne soyons. Je pense aussi au très haut débit. Il y a cinq ans, plein de gens n’y avaient pas accès, alors on a agi. Les communautés de communes se sont emparées du dossier. On a trouvé 80 % du financement.

Vous faites allusion aux grands dossiers, mais on peut aussi avoir le sentiment qu’un certain surplace prédomine. Pourquoi n’organisez vous pas de grands débats sur ces dossiers ?

Venez mercredi (Ndlr : demain) au conseil général. . .

C’est-à-dire ?

Vous aurez une présentation importante sur le sujet majeur concernant l’avenir du département, à travers le financement de la dépendance. Cela va être un grand débat départemental, cela va être aussi un débat national.

Comment peut-on, en ce début de XXIe siècle, financer le dossier majeur de la dépendance, qui doit présenter un enjeu national de l’ordre de 30 milliards d’euros ?

C’est bien la preuve que le conseil général est dépendant de ces charges incompressibles. Mais je reviens à ma question : pourquoi ne jamais organiser de grands débats sur l’avenir du département, par exemple sur celui de la RN 154 ?

Vous devriez lire l’écho républicain de temps en temps. Il y a eu un débat.

Je ne l’ai pas vraiment perçu, et je pense que le grand public non plus. On a eu une position sur la RN 154. Vous le reconnaissez : position mais pas débat. Il y a une position sur la RN 154. Je pense qu’elle est bien réfléchie, bien admise. Elle a été adoptée par une majorité qui dépasse celle du Gael. Surtout, j’ai l’impression que cette position, c’est celle que l’opinion, du moins celle que les élus ont faite leur. L’idée d’avoir une concession autoroutière est le seul moyen d’avancer dans ce dossier. En même temps, il fallait des conditions tarifaires, avec, comme dans les Landes, un positionnement des barrières de péage. N’empêche qu’il n’y a pas eu de débat sur cette question. Si, entre élus. L’aménagement de RN 154 n’a que trop tardé. On hérite d’une concession qui peut paraître à certains un pis aller.

Pouvez-vous nous certifier que les Euréliens ne mettront pas un centime dans cette affaire ?

Ce que je vous certifie, c’est la situation actuelle. Aujourd’hui, les Euréliens financent la RN 154. C’est une nationale mais son financement est une fiction. Il n’est pas national. Le financement est apporté par la Région à hauteur de 40 %, par le conseil général à hauteur de 20% et par l’Etat pour les 40 % restants.

Ne faudrait-il donc pas arrêter ces aménagements qui coûtent cher, et qu’une concession pourrait rendre caduque ?

Ce sont des engagements qui seront réintégrés dans la concession. Achever cet itinéraire coûterait 500 millions, 600 millions. Les sommes en jeu sont hors de portée des budgets de la Région et du Département. Sur cet axe, il y a 70 % du trafic qui est externe à l’Eure-et-Loir. Un jour, si vous voulez en avoir le coeur net, vous vous mettez à un giratoire. . .

Ne vous inquiétez pas, on connaît. . .

Relevez les plaques des poids lourds. Alors vous comprendrez l’intérêt de la concession : faire payer à ceux qui traversent l’Eure-et-Loir ce réseau qu’ils empruntent, qu’ils usent et pour lequel ils ne donnent pas un centime.

On peut réellement imaginer que les Euréliens ne paieront pas ?

Je vous le dis, il y a l’exemple des Landes. Les barrières de péage ont été positionnées aux limites du département, ce qui a fait que les trajets internes restent gratuits. Je ne sais pas la décision qui sera adopée au final, mais elle conditionne notre financement.

Vous êtes un défenseur de la ruralité. Mais avec cette concession, avec cette RN 154 qu’on continue d’aménager tant bien que mal, ces éoliennes qui jalonnent la plaine, sans parler des carrières, la Beauce n’est plus ce qu’elle était. Ce n’est pas votre sentiment ?

Vous pensez qu’être derrière un camion pendant trente kilomètres ou devoir patienter le long de la rocade, c’est bon pour l’environnement ?

Est-ce que vous pensez que les embouteillages, l’engorgement qui existent aujourd’hui sur la rocade, le fait que les gens prennent des risques pour la sécurité, c’est bon sur le plan environnemental ?

Il faudrait que l’on fasse le vrai bilan de la RN 154 qui, en terme de circulation et de rejets, est catastrophique. Les embouteillages, l’environnement, la sécurité d’accord. Mais parallèlement, les projets de déviations concernant d’importantes communes du département seraient au point mort.

Qui vous dit ça ?

On est en plein hiver. Vous sortez et vous voyez la dégradation des routes départementales. Nous sommes le premier département de France pour la longueur de notre voierie. Il est très clair que nous devons consacrer l’essentiel de nos moyens à l’entretien de ce réseau. Cela veut dire que pour les déviations, il faut de nouvelles recettes. et je me suis battu pour que l’Eure-et-Loir soit éligible à la taxe poids lourds. Ces poids lourds nécessaires à l’activité économique contribuent malheureusement à la dégradation du réseau. Et l’écoredevance poids lourds sera une recette qui sera affectée au conseil général. Elle servira exclusivement aux opérations nouvelles, aux déviations. Ce sont plusieurs millions d’euros.

Rappelez-nous alors vos priorités dans les déviations ?

On les connaît. Certaines sont en cours. . .

Les travaux sont arrêtés. . .

Pas du tout. Si vous allez à Auneau, à Gas, Nogentle- Roi, tout ça, ce sont des déviations en cours. Il est clair que, pour engager des projets nouveaux, il faut des recettes nouvelles.

Pourquoi avoir choisi Montfoulon pour la sortie autoroutière d’Illiers plutôt que Montjouvin, qui paraissait mieux situé entre Illiers et Brou ?

Pour des raisons techniques. On a souhaité que ce dossier, qui était enlisé depuis des années, sorte enfin. On a fait étudier par Cofiroute et une solution a été retenue. Si Montjouvin n’a pas été retenu, c’est parce qu’il y a une aire de repos à côté, une Znief, une zone protégée en terme forestier, des considérations de relief. . .

Cofiroute, que ça se fasse à un endroit A, B ou C, cela lui est indifférent. Quand est prévue l’ouverture ?

Il faut trois ans de travaux. . . .

Ce n’est pas le conseil général qui réalise, c’est Cofiroute.

L’intérêt d’avoir un sénateur président du conseil général, c’est que, pour la première fois, l’Etat et Cofiroute vont prendre en charge 50 % du coût, alors qu’ailleurs, c’est toujours à la charge des conseils généraux.

Vous défendiez le projet d’une gare de ferroutage dans le sud de l’Eure-et-Loir. C’est un projet qui est tombé dans les oubliettes. Pas du tout. Le ferroutage va se développer quand le coût du transport routier sera supérieur au coût du transport par fer. Aujourd’hui, il y a des gros problèmes de mise à gabarit de la voie, notamment les tunnels en Poitou-Charentes. Il y a une présidente de région qui n’avance pas de ce point de vue là. L’éco-redevance poids lourd que j’évoquais tout à l’heure va conduire à des choix, et faire en sorte que sur les grandes distances, plus de 400 kms, les transporteurs routiers vont s’apercevoir que c’est plus interessant de transporter par le rail. Nous, on est prêts avec le conseil général du Loiret à se mettre en marche.

Où en est-on de la ferme photovoltaïque de Crucey et qui va l’exploiter ?

Un des quatre opérateurs sélectionnés. L’acquisition foncière sera au budget mercredi. Le tarif au niveau national doit être révisé. Le gouvernement s’est donné deux mois. C’est à l’issue de la fixation du tarif qu’on pourra choisir l’opérateur.

Comment vos services ont-ils vécu le drame de la mort du petit Christopher ? D’après vous, y a-t-il eu défaillance à un moment ou à une autre, et quels moyens avez-vous mis en place pour qu’un tel drame ne se reproduise pas.

Cette disparition a été très durement ressentie par tous les collaborateurs du conseil général, par les élus, et particulièrement les professionnels de l’aide sociale à l’enfance et du centre départemental. Je les ai rencontrés. J’ai vu les éducateurs qui s’occupaient de Christopher. Ce drame met malheureusement en lumière la situation de l’aide sociale à l’enfance dans le département. Ce sont plus de 1200 enfants qui nous sont confiés par décision de justice. Christopher nécessitait très clairement une prise en charge de nature psychiatrique. On dira la vérité sur ce dossier le jour venu.

C’est-à-dire ?

Je suis très étonné que le conseil général ait dû aller devant la cour d’appel de Versailles pour faire appel de la décision du juge, refusant l’hospitalisation. On avait demandé l’hospitalisation de cet enfant et un suivi psychiatrique. Le juge nous l’a refusé. Sa place n’était pas, c’est très clair, dans un centre départemental de l’enfance, à Champhol. C’est un enfant qui avait besoin de soins. On suit au maximum les enfants, mais un Centre départemental de l’enfance, ce n’est pas une prison, et ce n’est pas non plus un hôpital psychiatrique. Cela a quand même changé quelque part le fonctionnement de ce service. . . On ne peut qu’alerter de nouveau la justice, nos partenaires sur l’extrême difficulté qu’on a à gérer un certain nombre d’enfants. J’ai mal vécu que des professionnels de l’enfance qui s’impliquent tous les jours puissent être mis en cause. Et ce alors que ce sont les premiers à avoir alerté les services de la justice sur le fait que cet enfant avait besoin de soins.

Demain, le conseil général va plancher sur le budget 2011 du département. Qu’est-ce qu’il va changer pour la vie des
Euréliens ?

En terme d’imposition, j’espère que les décisions qui seront adoptées par le Parlement vont se traduire par des recettes supplémentaires qui permettront de ne pas augmenter la fiscalité départementale. Cela va traduire du côté des dépenses, de la cohésion sociale et territoriale. La cohésion sociale, c’est tout ce qu’on apporte en matière d’enfance en danger, de personnes âgées, de bénéficiaires du RSA. la cohésion territoriale, c’est faire en sorte que dans tous les territoires d’Eure-et-Loir on puisse avoir accès au très haut débit demain, qu’on puisse avoir accès à des conditions routières, ferroviaires satisfaisantes.

Vous auriez aimé faire partie du nouveau gouvernement ?

A la différence de certains autres dans le département, je ne suis pas candidat. J’avais une volonté, c’est d’être à la commission des finances du Sénat, parce que c’est là où se décide concrètement le nerf de la guerre et l’avenir. Mon bonheur est parfait, je pense que c’est beaucoup plus utile que d’être secrétaire d’Etat sur un strapontin.