Interview de Gérard Larcher

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Passage média · Républicains Sénat · 11 janvier 2011

Merci d’être avec nous. Devant les évènements tunisiens est-ce que la
France doit continuer à se taire ?

Je pense que la France ne se tait pas, pas plus que l’Union européenne.

L’Union européenne moins que la France !

En tous les cas, personnellement, nous assistons à quoi en Tunisie ? A la fois
à une attente formidable d’une jeunesse, en général bien formée, qui ne
trouve pas d’emploi par rapport à sa qualification ; à un besoin de respiration
de ce pays, de respiration démocratique, dans un pays qui a connu un certain
nombre d’avancées. Mais l’avancée qui est attendue c’est plus de liberté dans
un pays qui a u soubassement de laïcité important, ce qui n’est pas sans
importance, notamment en Afrique du Nord. Et, personnellement, je pense
que les autorités tunisiennes doivent faire preuve de beaucoup de retenue.

Elles ont tiré à balles réelles sur les manifestants

Voilà pourquoi ceci n’est pas…

… vous condamnez ?

Bien sûr.

Vous condamnez cette répression ?

Je dis que cette répression n’est pas une réponse aux attentes des Tunisiens
et des Tunisiennes.

Vous la condamnez donc.

Je suis naturellement dans une situation de condamnation de cette répression.
En même temps, je dis que quand un pays comme la Tunisie souhaite être
associé à l’Union européenne, il faut qu’elle en partage les valeurs, parce que
l’Union européenne c’est pas simplement un marché, c’est un certain nombre
de valeurs parmi lesquelles le respect des droits de l’homme.

Alors, justement, on veut créer l’Union de la Méditerranée. C’est en
cours.

Oui, les choses ne sont pas si simples que cela.

Bien sûr, les choses sont en cours.

Pourquoi n’est-on pas si présent dans la condamnation de ce qui se
passe en Tunisie ?

Mais attendez, l’Union pour la Méditerranée c’est aussi la situation des
minorités religieuses dans l’ensemble de la Méditerranée. Ce qui s’est passé à
Alexandrie…

…oui, bien sûr.

Ce qui se passe en Irak, ce qui se passe dans un certain nombre de pays, tout
ceci relève du même respect des droits de l’homme, car c’est bien sur le
respect des droits de l’homme que nous devons bâtir…

…on est bien d’accord.

… cette Union de la Méditerranée.

Est-ce que les droits de l’homme sont respectés en Tunisie, G.
Larcher ?

Aujourd’hui, je dis que non, ils ne sont pas respectés. Il faut donc que la
Tunisie fasse un effort d’ouverture vers sa jeunesse et ses classes moyennes.

Quelles initiatives pourrait-on imaginer prises par le Gouvernement
français, ou pourquoi pas par une assemblée comme le Sénat ?

Ça n’est pas le rôle d’une assemblée. Le rôle d’une assemblée est d’être
vigilante, de contrôler et d’exprimer en toute liberté son sentiment, ce que je
fais. On ne peut pas bâtir une Union pour la Méditerranée sans d’y mettre au
coeur un certain nombre de valeurs, d’autant plus que la Méditerranée c’est le
berceau à la fois de la démocratie et des religions monothéistes. Je crois qu’il
y a là des valeurs sur lesquelles nous devons construire demain une
Méditerranée respectueuse des droits et de la diversité des hommes.

L’Assemblée nationale a adopté,
hier, en première lecture, un texte très controversé sur la transparence
sur le patrimoine des élus. C. Jacob, le nouveau patron des députés
UMP, avait essayé avec J.-F. Copé de stopper l’instauration de
sanctions pénales pour des députés faisant une déclaration de
patrimoine mensongère. C. Jacob a tout de même obtenu que soit
supprimé du texte la peine de prison. Et ça a grondé à l’Assemblée
nationale, et j’ai même lu le représentant du Nouveau centre et qui a
dit, « J’espère que le Sénat ne suivra pas le vote de l’Assemblée sur
l’absence de peine de prison », prévenant que si tel n’était pas le cas
son groupe voterait contre en nouvelle lecture. Que va faire le Sénat
sur ce texte ?

D’abord, la Commission des lois du Sénat réfléchit sur ce sujet, et pas
simplement sur ce sujet, car il y a la déclaration du patrimoine et le contrôle :
est-ce qu’un élu s’est enrichi d’une manière anormale entre son entrée dans
une assemblée et la fin de son mandat ?

La deuxième des questions est aussi
importantes : est-ce que l’exercice de tel ou tel emploi, ou présence en tel ou
tel conseil d’administration, est compatible avec la fonction parlementaire ?

Troisièmement : y a-t-il conflit d’intérêts ? Et on peut le voir dans un certain
nombre de dossiers entre l’exercice d’une fonction parlementaire qui
implique une totale liberté et, par exemple, des liens économiques,
associatifs, sociaux. Tout ceci, le Sénat depuis maintenant dix-huit mois a
engagé autour de R. Badinter et de J. de Rohan, dans le cadre d’un Comité
de déontologie, une réflexion approfondie. Le bureau du Sénat a transmis à la
fois au Comité de déontologie et à la Commission des lois les éléments de sa
réflexion pour une meilleure transparence, pour essayer de rechercher le
moins d’incompatibilités possibles, en tous les cas la clarté sur ce sujet. Et
donc, je pense que la Commission des lois, je ne veux pas anticiper, sera
particulièrement attentive à ce sujet, comme au sujet des conflits d’intérêts.

Est-ce que ce texte vous satisfait, voté à l’Assemblée, franchement ?

Je crois, comme ont dit, il mérite d’être largement amendé.

Il mériterait d’être largement amendé ?

Pas « il mériterait », il sera…

… il sera amendé.

Je pense que la Commission des lois l’amendera, notamment avec la
réflexion qui est conduite.

Vous savez ce que disait monsieur Hunault, qui était hier l’homme qui
parlait au nom du Nouveau Centre, à l’Assemblée, il a dit « Il est
inadmissible, comment expliquer aux Français qu’un voleur de vélo
risque trois ans de prison alors qu’un député commettant une
escroquerie ne risque que 30 000 € d’amende ? ».

Voilà pourquoi je pense qu’il faut que nous soyons traités comme les autres
Français, et en même temps qu’on protège la liberté dans lequel on exerce
notre mandat parlementaire. C’est toujours ça le débat qui existe, et le Sénat,
à mon avis, avec cette réflexion conduite depuis dix-huit mois apportera toute
sa part à ce débat.

Important, hein ?

C’est un sujet important.

Important ce sujet, pourquoi ? Parce que 22 % des Français se disent d’accord avec les idées du
Front national ?

Vous savez, on voit bien que la relation, notamment avec l’argent, c’est une
relation difficile. Je le vois bien moi-même sur un sujet totalement connexe et
local. Vous savez, moi, je suis le président du Sénat – je n’ai aucun problème
avec l’argent – qui a baissé son indemnité de président de 30 %. Je suis le
président du Sénat, pas pour me vanter, qui a décidé de régler ses frais
quotidiens, qui ne sont pas liés à sa fonction, directement, ce qui est assez
nouveau.

C’est-à-dire ?

Quand, je veux dire pas personnel, je règle à la fin de tous les trimestres sur
un relevé, à titre personnel. Je le fais, je le faisais quand j’étais ministre et je
le fais depuis mon arrivée à la présidence du Sénat. Dépassons ce cas
personnel. Je crois, voilà pourquoi sur le site du Sénat vous pouvez retrouver
les indemnités, un budget du Sénat qui a économisé par rapport à
l’intendance de dépenses 52 millions d’euros en trois ans. Je crois que nous
avons des comptes à rendre aux Français.

Bien. Comment expliquer, c’est un autre chiffre qui est divulgué ce
matin, comment expliquer que 22 % des Français se disent d’accord
avec les idées du Front national, G. Larcher ? D’abord, quelles sont ces
idées ?

Nous sommes en période d’inquiétudes et d’interrogations. On a dû mal à
comprendre ces idées pace que…

… justement. Quelles sont les idées du Front national que vous retenez,
vous ?

Enfin, je retiens rien du Front national, je le dis clairement, car ce sont des
valeurs qui me sont totalement étrangères. Par contre, il faut répondre aux
questions que se posent les Français en matière de sécurité, en matière
d’appartenance à la République, quelle République, en matière de
transparence. A un moment de crise, à un moment où plus de 9 % de la
population connaît le chômage, ou plus de 20 % de nos jeunes connaissent la
galère, comment voulez-vous qu’il n’y ait pas des inquiétudes et qu’on ne se
tourne pas à la fois vers le monde politique, et on se dit, « mais quelle est leur
réponse, comment ils répondent concrètement à demain à l’emploi de mon
fils ou de ma fille ? ». Ils ont le sentiment parfois que le politique est
impuissant. Et dans ce sentiment d’impuissance, on l’a vu à d’autres
moments de l’histoire, on se tourne vers les extrêmes, à l’extrême gauche
comme à l’extrême droite. Et il faut donc, nous, politiques, qui croyons aux
valeurs de la République, qui croyons à la liberté, en la fraternité, on n’ait pas
de solution miracle, mais qu’on réponde aux vraies questions de nos
concitoyens en étant attentifs aux valeurs de la République, notamment à la
valeur de la liberté. On le verra dans des débats sur la…

… on va parler de la transparence, on va parler…

… non mais, de la LOPPSI

De la LOPPSI, la loi, oui.

Par exemple, de la sécurité

Sur la sécurité, tiens.

Quel équilibre entre l’attente de sécurité et la défense des libertés
individuelles et collectives.

Alors, puisqu’on parle de sécurité, vous avez vu, comme moi, que le
député maire de Nice, C. Estrosi, a déposé une proposition de loi qui
stipule que la majorité pénale passe à 16 ans au lieu de 18 ans. Est-ce
que, vous êtes d’accord avec cette idée d’abaisser ?

Je vais reprendre, j’allais dire la réflexion constante de la Commission des
lois, j’allais dire gauche, droite, centre.

Confondus, oui.

Au fond, pour une très large majorité de la Commission des lois, la question
de la justice des mineurs ne peut pas être vue par petits bouts. La question de
la justice des mineurs c’est, bien sûr, des signaux…

…abaisser la majorité pénale à 16 ans c’est vu par le petit bout de la
lorgnette ?

Ça n’est qu’un des aspects des choses et ça ne répond pas à la question
fondamentale qui est posée : pourquoi la délinquance des mineurs ? Pourquoi
une violence croissante chez les jeunes, et notamment chez les jeunes filles ?
Il faut des réponses très clairement qui soient pénales, mais aussi éducatives
et aussi d’accompagnement. J’ai entendu de la part de la Commission des lois
que notamment la comparution immédiate des mineurs était pour eux, sauf
récidive immédiate, quelque chose qui n’était pensable. Je l’ai entendu dans
la bouche du président de la Commission des lois.

Du Sénat.

Le président Hyest, membre de l’Union pour un mouvement populaire.

Oui, ce qui veut dire que ces volets-là...

… il y aura donc des débats.

Ces volets-là du texte ne seront peut-être pas votés, quoi.

Mais vous savez, il y a eu un très fort débat, souvenez-vous, sur la réforme
pénitentiaire.

Oui, je me souviens, bien sûr, bien sûr.

Et il y a eu un très fort débat sur ce sujet, non pas que le Sénat ne soit pas
attentif à la sécurité individuelle et collective…

… mais vous dites quoi ? Vous dites, attention, il n’y a pas que la
sécurité qui compte, attention ?

Mais attention aux libertés individuelles et collectives, c’est la force d’une
démocratie. Vous m’interrogiez sur la Tunisie tout à l’heure…

…oui, oui, oui, justement.

Nous avons le bonheur de vivre dans une république qui fondamentalement a
les droits et les devoirs dans son socle, et nous croyons fondamentalement…

…on ne touche pas à ça !

Nous croyons fondamentalement à cet équilibre-là, et nous le verrons sur
d’autres sujets, la réforme de la garde à vue, là aussi il faut l’efficacité de la
police et de la gendarmerie. Il ne faut pas laisser passer entre les mailles des
files des délinquants, et il ne faut pas laisser, j’allais dire des criminels hors
des mailles. En même temps, il faut qu’au moment de la garde à vue on
assure l’expression, j’allais dire des droits de celui qui est mis en cause, et
donc sa liberté.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire la présence, à quel moment, de l’avocat, à quel moment de la
garde à vue.

Dès la première heure ?

C’est un sujet qui devra être débattu parce que nous avons cet équilibre à
trouver. Et moi, je ne suis pas de ceux qui bouclent un sujet, je fais confiance
aux travaux de la Commission. Vous savez, j’ai une vision collégiale d’une
assemblée.

Dans tous les cas, tous ces textes seront amendés par le Sénat.

Ah, il m’étonnerait que le Sénat ne donne pas son point de vue. Je crois que
vous avez vu le Sénat sur un certain nombre de sujets, sur la réforme des
retraites, sur la réforme hospitalière, sur tous ces sujets le Sénat s’est
exprimé.