Interview d’Albéric de Montgolfier

Catégories
Passage média · Républicains Sénat · 31 janvier 2011

Faut-il privatiser l’hôtel de la Marine ?

« Il faut regarder clairement la question des finances, et ne pas siphonner les crédits des monuments historiques », explique le sénateur Albéric de Montgolfier. « Installer un barnum commercial à l’hôtel de la Marine serait une faute grave contre la mémoire de la Nation », lui répond l’historien Pierre Nora.

Monsieur le sénateur, quelle est au juste votre mission concernant l’hôtel de la Marine, fleuron du patrimoine national, place de la Concorde à Paris ?

Albéric de Montgolfier : Le président de la République m’a chargé en 2010 d’examiner «tous les leviers d’action, juridiques et financiers, directifs et incitatifs» permettant la valorisation économique de notre patrimoine monumental, étude qui a fait l’objet d’un rapport que je lui ai remis au mois de septembre dernier. C’est dans ce cadre que j’ai été amené à visiter de fond en comble l’hôtel de la Marine. J’ai été frappé par la beauté, le haut intérêt des salons en enfilade, mais aussi par le caractère confidentiel et banal des bureaux affectés à la Marine. J’ai donc indiqué dans mon rapport que cette partie dévolue à des fonctions administratives pourrait faire l’objet d’une location par bail emphytéotique. Autant les salons de façade doivent devenir accessibles au public, autant se pose la question de l’utilisation des locaux qui ne présentent aucun intérêt historique.

Pierre Nora : L’opinion a pourtant compris que ce serait l’ensemble du bâtiment, sans partition aucune, qui serait soumis à la cession…

Albéric de Montgolfier : L’hôtel de la Marine a une superficie totale de 24 000 mètres carrés, dont environ 2 000 mètres carrés pour les salons en enfilade, plus quelques éléments isolés, comme le bureau de Guy de Maupassant, qui y fut employé de 1872 à 1880. Ce qui pose problème, ce n’est pas la partie historique, mais l’utilisation que l’on fera des 90 % restants. D’où ma proposition de dissociation des salons, dont le décor est magnifique, du reste de l’hôtel de la Marine. Cela étant, ma suggestion ne vaut qu’ès qualités d’auteur d’un rapport, et les pouvoirs publics ont opté pour un appel d’offres couvrant la totalité du bâtiment.

Pierre Nora : C’est bien là qu’est le problème, car s’il n’est pas question de contester le bien-fondé de la valorisation d’un patrimoine, l’hôtel de la Marine dépasse largement le cadre ordinaire. Son dessaisissement serait non seulement choquant pour l’opinion publique, mais inquiétant pour la nature même du rôle de l’Etat. La liquidation d’un bâtiment de cette envergure, lourd d’une histoire portant sur l’Ancien Régime, la Révolution, l’empire colonial, la République tout entière, et qui parle au cœur de tous les Français ainsi que des visiteurs étrangers, risque de constituer un point de non-retour. Les pouvoirs publics y ont-ils songé ? On avait tout d’abord prévu une vente, pour se replier assez prudemment, par le biais d’une loi passée en juillet dernier, sur un bail emphytéotique qui laisserait l’Etat propriétaire. Mais vous savez bien qu’il s’agit là d’une fiction, les droits des emphytéotes équivalant presque à ceux des propriétaires, avec possibilité de cession, de sous-location, etc. durant tout le temps du bail. Et pour quelle durée ? 60 ans, 80 ans, 99 ans ? L’appel d’offres actuellement en cours, qui devait se clore le 17 janvier, et qui a été prolongé jusqu’au 7 février, ne peut qu’aboutir à l’aliénation d’un bien hautement symbolique, qui a toujours appartenu à l’Etat, à la différence de beaucoup d’autres. L’hôtel de la Marine a d’abord été propriété de la Couronne, puis de l’Etat. Et je suis très étonné que les pouvoirs publics – je ne parle pas de vous, monsieur le sénateur, qui êtes un expert – n’aient pas senti qu’ils franchissaient là une ligne jaune.

Nous avons été un certain nombre d’écrivains et d’historiens à réagir. Régis Debray, Alain Decaux, Jean-Noël Jeanneney, Jacques Le Goff, Mona Ozouf, Michel Winock et moi-même avons adressé un appel au président de la République pour qu’il mette un terme au projet d’affermage d’un tel lieu à un groupe financier international, qui ne manquerait pas d’en faire un barnum commercial assorti de suites de luxe. Nous n’avons pas été les seuls à nous manifester. Le ministre de la Défense s’est exprimé, souhaitant voir conserver le caractère public du bâtiment. Le président Giscard d’Estaing a fait de même. L’appel d’offres vit actuellement ses derniers jours, et j’observe avec un certain soulagement qu’il a suffi que nous placions une allumette au bon endroit pour que l’opinion tout entière se mette à flamber. L’affaire mijotant au début à petit feu, je dirais presque à l’étouffée, risque de faire grand bruit. Nos alarmes ne sont pas imaginaires. N’avons-nous pas connu il y a quelques mois une amorce de projet de valorisation économique de l’Arc de triomphe avec appel de fonds privés ? Frédéric Mitterrand a clos le dossier en disant qu’on n’en ferait pas un parc Astérix ! Et de fait, à partir de là, pourquoi ne pas affermer le Mont-Saint-Michel ? Ou les châteaux de la Loire ? Malgré tout le respect que j’ai pour votre travail, certaines propositions de votre rapport m’apparaissent inquiétantes. Chambord, par exemple…

Albéric de Montgolfier : Alors là, je vous rassure tout de suite : il n’est nullement question d’installer à Chambord un hôtel autrement que dans les communs, à distance du château. De même pour l’hôtel du Grand Contrôle à Versailles et l’ensemble des Héronnières à Fontainebleau, bâtiments précédemment affectés à l’armée et inaccessibles aux visites. Leur qualité est certes remarquable, mais leur état est très mauvais. Leur réutilisation permettra donc leur restauration.

Pierre Nora : Dont acte.

Albéric de Montgolfier : Nombre de monuments appartenant à l’Etat sont pour partie non utilisés, pour ne pas dire abandonnés. Aussi, pour en revenir à l’hôtel de la Marine, il est bon que nous soyons largement en anticipation du déménagement de la marine prévu pour 2014. Qu’un tel départ entraîne une polémique est une chose. Mais on a trop souvent connu de libérations de locaux par les administrations avec, du jour au lendemain, des situations de pillage. L’affectation militaire protège les lieux.

Vous avez lancé un appel au président de la République. Et, de fait, pour toutes les raisons symboliques que vous venez de souligner, il serait inconcevable de vendre l’hôtel de la Marine, qui n’a jamais été dans le domaine privé, contrairement à l’autre aile donnant sur la place de la Concorde, acquise en 1788 par François Félix de Crillon. L’hôtel de la Marine a été garde-meuble royal avant d’être dévolu à la marine, on y a signé le procès-verbal d’exécution de Marie-Antoinette et préparé l’abolition de l’esclavage.

Pour autant, qui le connaît, qui l’a vraiment visité ? L’enfilade des salons, l’escalier de Soufflot, le salon des amiraux, le grand salon doivent être accessibles au public, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Tout le monde se focalise sur la place de la Concorde et la partie en retour de la rue Royale mais, derrière, il y a des milliers de mètres carrés sans le moindre intérêt artistique.

J’ai toujours insisté sur la nécessité de maintenir un niveau suffisant de crédits pour les monuments historiques. Nous avons un effort budgétaire de 4 milliards d’euros sur dix ans. La France compte 43 000 monuments dont 1 900 appartiennent à l’Etat. Or qu’observons-nous ? Que, pour quelques gigantesques chantiers tels que le Louvre, le Grand Palais, ou la BNF, on a siphonné durant plusieurs années la majeure partie des crédits des Monuments historiques. C’est ainsi, par exemple – et ce fut une catastrophe – qu’il a fallu par le passé suspendre des travaux sur des cathédrales ! Alors, que faire de l’hôtel de la Marine sans grever les 400 millions annuels de crédits des Monuments historiques ?

On parle essentiellement du projet du groupe privé Allard qui, à des galeries d’art, des commerces, de l’hôtellerie, de la restauration, allierait des salles des ventes à l’instar de Drouot. D’autres imaginent une Maison Europe-Chine; une Cité de la gastronomie; quelques historiens viennent même d’appeler le groupe Allard à réserver dans son projet des locaux qui seraient destinés à un musée de l’Esclavage…

Albéric de Montgolfier :Liste non limitative puisque l’appel d’offres se poursuit. Comment remettre en état et à la disposition du public 90 % d’un lieu dénaturé par des installations de bureaux, et donc sans intérêt historique ? Les projets fleurissent. Quelle solution trouvera-t-on pour financer un projet sans suspendre des chantiers urgents ailleurs ?

Pierre Nora : Ce n’est pas « l’ailleurs » qui nous importe en l’occurrence, mais l’hôtel de la Marine, qui ne saurait être dissocié de la Nation. La valorisation économique du patrimoine monumental s’envisage au cas par cas. Celui-ci est majeur. Il est choquant que l’on ne nous ait absolument pas expliqué la nature vraie des transactions envisagées. Cette privatisation allait se faire à pas menus, discrètement, presque en catimini, et sous le vertueux couvert de la sauve garde des fameux 2 %, telle une sauce qui ferait passer le poisson, le reste étant bradé au plus offrant pour des réalisations des plus contestables. Loin de moi l’idée de m’opposer à l’activité économique d’un groupe privé, mais à condition qu’il ne prospère pas tel un coucou au cœur de biens nationaux symboliques, représentatifs, et donc intangibles. Quelque chose a touché l’opinion, qui a pris conscience d’une privatisation à tout-va, ramenant à l’idée d’une présidence pratiquant un amalgame quasi fantasmatique entre le privé et le public.

Les temps changent, c’est un fait. Mais il est offusquant de voir le groupe Allard présenter l’ensemble de son projet comme un combat entre les anciens et les modernes, où nous aurions voulu, nous, historiens, par rapport aux modernes, enterrer le passé dans la naphtaline. L’indécence a des limites. Et je ne vois rien de rassurant dans les propos de M. Allard qui nous précise qu’«à ce stade, il n’y a aucun investissement des fonds qataris». L’achat, puis la revente par ses soins du Royal Monceau à une société qatarie, sont la preuve que, dans les affaires, il y a plusieurs « stades ». Je ne puis que déplorer cette politique à courte vue qui veut que, sous prétexte de ne pas laisser de dettes à nos enfants, nous bradions leur héritage. Il est temps que cesse cette nouvelle opposition d’un monde étatique devenu totalement insensible à la dimension dont il a la charge suprême, qui est le sentiment de la continuité républicaine et nationale.

Albéric de Montgolfier : Malheureusement, il faut regarder clairement la question des finances. Nous avons un patrimoine extrêmement riche, mais pour partie fort dégradé. Le château de Villers-Cotterêts, par exemple. Avec l’édit du même nom attaché à l’établissement de la langue française, un académicien comme vous ne peut qu’y être sensible. C’est un vrai scandale : ses toits sont rafistolés avec des tôles ondulées. Pour le coup, nous ne sommes pas dans la naphtaline ! Le ministère des Finances et la Ville de Paris en sont l’affectataire, or non seulement l’Etat n’est pas toujours exemplaire dans la gestion de son patrimoine, mais son seul budget, allié à celui des collectivités locales, demeure insuffisant. Personne n’est donc choqué aujourd’hui par le mécénat de tel ou tel grand groupe. Les vitraux de la Sainte-Chapelle en sont un magnifique exemple.

Pierre Nora : Je ne puis qu’être en accord avec vous pour ce qui est du mécénat. Il faut le développer très largement en France.

Albéric de Montgolfier : Sa popularité dans les pays anglo-saxons peut nous conduire à envisager l’utilisation de fonds d’origine privée pour des projets importants, ainsi que des formes nouvelles…

Pierre Nora : Vous voulez dire des formes nouvelles d’exploitation commerciale ?

Albéric de Montgolfier : Il n’y a pas moins de 553 pièces à l’hôtel de la Marine !

Quels que soient les résultats de l’appel d’offres, la décision finale ne revient-elle pas à Nicolas Sarkozy ?

Albéric de Montgolfier : Si. Par définition, en France, c’est clairement l’exécutif. Le président de la République a décidé de mettre en place «une commission composée de gens indépendants» afin de «déterminer quelle est la meilleure utilisation» de l’hôtel de la Marine. Je m’en réjouis…

Pierre Nora : Il y a là une tradition datant de Louis XIV – de Versailles, en somme. Dans notre Ve République, elle s’est inscrite dans le désir de nos présidents d’incarner leur postérité. De Gaulle songea à s’installer au château de Vincennes, le Centre Pompidou pérennise la mémoire de son successeur, ainsi du musée d’Orsay pour Giscard d’Estaing, de la TGB, de l’Arche, et de la pyramide du Louvre pour Mitterrand – bâtisseur s’il en fut -, du musée du Quai Branly pour Chirac. Nicolas Sarkozy a songé, quant à lui, à un musée de l’Histoire de France. Face aux arts premiers de Chirac, il y avait là quelque chose d’emblématique. Malheureusement, cette décision est intervenue dans une atmosphère de remontée du Front national, laquelle a fait apparaître le concept comme politicien et tactique. Fâcheuse coïncidence. C’est ce sentiment profond d’instrumentalisation de l’Histoire, au lieu de la servir noblement, qui a inspiré la défiance à l’encontre du projet, qui aurait pu s’installer dans un lieu neuf. Par exemple l’île Seguin, dont on avait beaucoup parlé, et pour laquelle Jean Nouvel avait dessiné des plans. Le choix d’une installation aux Archives nationales fut par la suite une manière de botter en touche (il y existait déjà un petit musée d’Histoire de France), mais apparut comme l’invasion d’un terrain déjà occupé – deux grands projets pour une seule maison rappelant un peu les deux peuples pour une seule terre. Résultat : grève absolue aux Archives.

La manière de sortir par le haut de cette impasse serait précisément d’installer le musée de l’Histoire de France à l’hôtel de la Marine. Ils seraient merveilleusement assortis. Musée utilisant les technologies les plus modernes, avec toutes les possibilités du virtuel au service de la connaissance, et cela à destination de la planète entière, mais ancré dans une antenne donnant sur la place de la Concorde, prestigieux enracinement portant la marque du président Sarkozy. L’idée ne peut que remettre en cohésion le devoir de l’Etat face à la mémoire de la nation.

Albéric de Montgolfier : L’avenir nous le dira, la destinée de l’hôtel de la Marine étant entre les mains de la commission indépendante voulue par le chef de l’Etat. Pour ma part, je n’émettrai qu’un souhait, hormis celui de ne pas grever le budget dévolu au patrimoine, c’est que l’on respecte le caractère historique de ces lieux, et qu’ils soient enfin ouverts au public.

Pierre Nora : A condition d’éviter barnum ! Si, comme vous l’avez suggéré dans votre rapport, une partie de l’hôtel devait rester à l’Etat, et l’autre être aliénée, il faudrait au moins que cette dernière et majeure partie des locaux soit totalement isolée de la première. Avec une entrée faubourg Saint-Honoré, et non pas sur la façade de la Concorde. Dès lors, parlons finances, les lieux vaudront beaucoup moins cher. Une acquisition immobilière banalisée ne valant ni plus ni moins que le Royal Monceau, par exemple. Ce qui aurait le mérite de séparer le culturel du commercial, et peut-être d’intéresser un peu moins certains brasseurs d’affaires.

Albéric de Montgolfier : Cela laisse en tout cas de multiples possibilités, alors même que la commission ne s’est pas encore réunie et que les offres ne sont pas encore déposées… Ce débat a un mérite : faire prendre conscience de l’extraordinaire chance pour la France que représente son patrimoine, mais aussi de la nécessité d’y consacrer plus de moyens, publics ou privés, pour mieux le conserver et le valoriser.

Pierre Nora : Concluons ici et maintenant sur son véritable objet : liquider une maison qui, à sa manière, est une leçon d’histoire de France serait une faute grave. Je ne peux ni ne veux y croire. J’en appelle donc au président de la République.