Jean-Pierre Raffarin sur Canal +

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Passage média · Républicains Sénat · 4 février 2011

J.-P. Raffarin, sénateur de la Vienne, vice-président de
l’UMP, ancien Premier ministre. Il ne se passe pas une semaine sans
que J.-F. Copé ne lance un débat, aujourd’hui, c’est l’augmentation de
la TVA. Tir de barrage du Premier ministre, on commence à avoir
l’habitude, et pendant ce temps, les Français, eux, tapent du poing sur
la table, 83% d’entre eux pensent que les politiques de droite et de
gauche ne prennent pas en compte leurs problèmes. J.-P. Raffarin,
bonjour.
Bonjour Mesdames !

Alors, cette période de défiance vis-à-vis des politiques, cette
affaire, révélée par le Canard Enchaîné, la ministre des Affaires
étrangères et son mari P. Ollier auraient voyagé gratuitement à bord
du jet privé d’un membre du clan Trabelsi, lors des vacances de Noël
donc passées en Tunisie, alors que les violences avaient déjà commencé.
La question qui se pose ce matin, J.-P. Raffarin, c’est : est-ce qu’elle a
commis une faute ?

Eh bien écoutez, je ne commente pas le conditionnel, vous avez vous-même
employé ce temps de la grammaire française qui est conditionnel, ça veut dire
que ce n’est pas vérifié. Et donc là, je sais qu’il y a eu des démentis, donc je
ne commente pas le conditionnel.
C. Roux : Alors, non, il y a eu effectivement un démenti sur la
proximité de cet homme d’affaires avec le clan Trabelsi, mais non pas
d’avoir…

C’est déjà très important.

Mais le fait d’avoir bénéficié des largesses d’un ami du clan
Ben Ali, c’est quelque chose que vous trouvez normal pour une
ministre des Affaires étrangères en période de crise ?
Vous appelez ça « largesses », je ne sais pas exactement de quoi il s’agit.
Donc je ne commenterai pas cette information qui est, certes, d’un journal
très sérieux, mais dans lequel, j’ai vu par le passé qu’il n’y avait pas toujours
que des exactitudes.

Vous-même, vous avez déjà par exemple profité des
« largesses » – puisque le mot vient d’être utilisé – d’une proximité,
d’un homme d’Etat, comme ça, c’est quelque chose qui se fait quand
on est homme politique, ministre, Premier ministre ?

Je ne crois pas, et je ne vois pas pourquoi vous dites tout cela. Parce que,
qu’est-ce que ça veut dire « largesses », ça veut dire des choses auxquelles
on n’a pas le droit, c’est ça que vous voulez dire, non ?

Non, des choses qu’on ne paie pas par exemple, un voyage en
jet privé dans un pays en crise politique, quand on est ministre des
Affaires étrangères, si ça ne vous choque pas, c’est…

Ecoutez, moi, ça peut me choquer dans bien des… tout ce qui est illégal, tout
ce qui est amoral me choque, mais vous parlez, là, de généralités, il faut
parler de choses assez précises ; je pense que, être en effet financé par des
sources illégales, dans des conditions amorales, tout ça est coupable, et
fortement coupable, mais il ne faut pas, en la circonstance, prendre des
choses forcément au pied de la lettre quand c’est au conditionnel, et quand la
ministre elle-même dément.

On passe à ce sondage, alors, est-ce qu’il faut faire un lien, je
ne sais pas, peut-être, faire un lien avec ce sondage du CEVIPOF, qui
parle de la défiance des Français à l’égard des politiques : 83% des
Français pensent que la politique de droite et de gauche ne prend pas
en compte leurs préoccupations. Est-ce que vous vous sentez un peu
comptable de ce résultat-la, pas plus que les autres, pas moins que les
autres, qu’est-ce que vous en pensez ?

Je pense que c’est un phénomène très important, je pense que c’est une des
grandes fragilités de nos démocraties, je pense que ce n’est pas un
phénomène français, c’est vrai aux Etats-Unis, c’est vrai dans un grand
nombre de démocraties, on le voit avec la participation électorale, et c’est
vrai, je pense, de toutes formes de pouvoir- c’est vrai des élus, c’est vrai
souvent aussi des journalistes, des magistrats, des enseignants. Il y a une
remise en cause de toute forme un peu de pouvoir dans notre société. Je
pense que – quelqu’un le disait tout à l’heure – c’est sans doute face aux
difficultés de la vie, l’impuissance des décideurs, qui inquiète et qui fait, au
fond, qu’il y a une sorte de mise en cause, parce que les gens ont quelquefois
le sentiment que tout ça n’est pas assez efficace. Mais B. Obama, avec cette
très belle promesse du « yes, we can », a fait une telle promesse que
lui-même s’est trouvé – alors que c’est sans doute celui qui exprime le plus
aujourd’hui le changement politique, pour les Etats-Unis…

Tout comme N. Sarkozy, pourquoi parler de B. Obama, J.-P.
Raffarin…

Un président noir, mais…

Il a incarné ça, N. Sarkozy…

Mais parce que je pense que c’est l’exemple même mondial le plus fort, B.
Obama, parce qu’il y a eu un tel espoir, non seulement aux Etats-Unis, mais
ailleurs, et au fond, cette promesse était tellement grande qu’elle a déçu. Et
au fond, je pense qu’il faut que l’homme politique soit, d’une certaine
manière, plus humble dans son expression, plus déterminé, encore plus
volontaire. Je pense qu’il y a une remise en cause en effet du discours
politique derrière cette vision des Français. Je note néanmoins, comme
toujours, et c’est pour ça que je reste girondin, régional et enraciné, que le
maire est beaucoup mieux perçu que le ministre !

Vous savez que le maire perd 13 points, donc il y a une crise
de confiance aussi à l’égard des élus locaux, ce qui est assez nouveau…

Oui, oui, oui, mais, non, oui, alors ça, ça, c’est une interprétation parisienne
et jacobine, pourquoi, pourquoi, je vous le dis, parce que le maire, il est
encore perçu à 52% de manière positive.

Oui, il perd 13 points, c’est vrai ou pas ?

Oui, c’est vrai, il perd 13 points. Mais globalement, vous avez une perte
totale des responsables, et notamment des responsables politiques, et vous
avez ceux qui sont le plus proches des gens, plus vous êtes haut, moins vous
avez de crédibilité, plus vous êtes bas, plus vous avez de proximité, plus vous
avez de crédibilité, c’est-à-dire que c’est la décentralisation qui sauve la
politique…

J.-P. Raffarin, je ne sais pas quoi retenir de ce que vous êtes
en train de nous dire, vous nous dites : ça se passe pareil aux
Etats-Unis, très bien, le volontarisme, ça a fait son temps. Ça veut dire
qu’il ne faut rien changer dans le discours politique, dans l’attitude des
politiques, on l’a vu avec l’affaire de M. Alliot-Marie, qu’est-ce qu’on
doit changer dans la façon de faire de la politique ?

Je pense qu’il faut que la démocratie aujourd’hui trouve en effet des formes
d’expression politique nouvelles pour se régénérer, et que ce qu’il y a de très
grave aujourd’hui dans le monde, c’est que les régimes autoritaires sont les
régimes qui ont la forte croissance, que les démocraties aujourd’hui ne sont
pas les pays qui ont les plus fortes croissances. Et quand vous regardez le
rapport de force mondial, il y a un affaiblissement des démocraties. Alors,
naturellement, les démocraties sont transparentes, et donc, elles sont par
définition en train d’afficher leur propre fragilité. Il faut en effet que les
démocraties puissent se revigorer, je pense que là, nous avons un défi
démocratique, et tout ce qui se passe avec cet appel des populations de la
révolution démocratique. Mais la révolution ne conduit pas toujours à la
démocratie. La révolution est un chemin, la démocratie est une destination.
Et nous avons bien connu, nous, en France, les douleurs et les horreurs de
l’épanouissement de la démocratie…

Ça veut dire que vous êtes inquiet pour l’Egypte, disons les
choses clairement ?

Mais je suis inquiet pour toutes les révolutions, souvenez-vous de nos
terreurs, souvenez-nous de nos horreurs, souvenez-vous des génocides,
souvenez-vous de la commune de Paris, souvenez-vous du génocide vendéen,
souvenez-vous de toutes nos difficultés. Notre République forte, liberté,
égalité, ça s’est quand même construit dans la douleur. Et les démocraties
doivent se revivifier toujours. Je pense qu’il y a une remise en cause
aujourd’hui du processus du discours politique, je pense qu’il faut se remettre
en cause, il faut qu’il se remette en cause, notamment parce que,
aujourd’hui, les démocraties sont fragilisées dans le monde.

Deux lignes s’affrontent à l’UMP,
faut-il oui ou non augmenter la TVA pour pouvoir baisser les
cotisations sociales, c’est une proposition – nouvelle proposition – de
J.-F. Copé, est-ce que vous y êtes favorable ?

Je suis favorable à l’approche de J.-F. Copé, qui est une réflexion sur ce
qu’on appelle la TVA anti-délocalisation. C’est-à-dire de faire en sorte que
des produits qui sont produits à l’extérieur de notre pays, quand ils entrent
dans notre pays, qu’ils aient une taxe. Donc cette approche de TVA par
donc une augmentation pour les produits importés, c’est-à-dire
anti-délocalisation, je pense que c’est utile, c’est une réflexion qu’il faut
avoir, donc il ne s’agit pas d’augmenter la TVA demain matin, il s’agit de
faire en sorte que les gens aient une augmentation de salaire par, au fond,
une diminution de leurs propres charges, donc on fait un transfert du coût sur
le salaire sur la consommation, par un transfert sur la consommation. Donc je
pense que c’est une réflexion globale, c’est une réflexion post-2012, c’est
une réflexion qui est utile, parce que je pense qu’il faut avoir une stratégie
anti-délocalisation, on ne peut pas dire attention à la Chine, attention à tout
ce qui se passe aujourd’hui…je vous parlais de la croissance du Brésil, de la
Russie, de la Chine, de l’Inde, tous ces pays qui sont aujourd’hui en train de
se développer, et si on n’a pas des processus anti-délocalisations.

Alors qu’est-ce que vous dites à ceux qui disent : attention, la
TVA, c’est un sujet qui fait perdre des voix aux élections, c’était le cas
aux dernières législatives, ça pourrait être le cas aux cantonales, c’est
ce que dit X. Bertrand notamment.

Je pense qu’il ne faut pas toujours avoir le nez dans l’immédiat. Je pense que
la dictature de l’urgence, c’est quelque chose de dangereux, il faut penser- et
c’est ce que fait J.-F. Copé, et je salue ce mérite- il faut penser aux réformes
d’avenir, et il est clair que si nous ne protégeons pas mieux notre industrie,
nous aurons des difficultés, car les produits étrangers continueront de nous
envahir. Et donc, il faut trouver une riposte, la TVA, la taxe par la
consommation, notamment sur les produits importés, est quelque chose
d’utile.