Tribunes de Jacques Gautier

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Tribune · Républicains Sénat · 7 février 2011

Géo-stratégiquement parlant, à l’Est il y a du nouveau. Et ce n’est pas que la Chine !

Il y a, bien sûr, l’émergence de l’Inde en tant que puissance globale. Derrière les acronymes, BRICs, G8 élargi, G20, le fait est que l’Inde, au tournant du siècle, est entrée dans le concert des grandes puissances. L’Inde n’est plus émergente. Elle est émergée. Il y a, autre fait marquant à l’Est, l’apparition de nouveaux acteurs dans le Golfe qui viennent challenger dans tous les domaines, les acteurs traditionnels du Moyen-Orient, en particulier l’Arabie Saoudite. Leurs dirigeants, princes-visionnaires, ont su en quelques décennies à peine, faire sortir des sables du Golfe une kyrielle d’États-Cités qui représentent aujourd’hui la pointe émergée de la modernité arabe en matière d’éducation, de tolérance, de liberté et de développement économique. Ces États ont les yeux fixés en direction de l’Asie, c’est-à-dire de l’Inde et du Pakistan et pourraient contribuer bien davantage à la prospérité de la région, si la dictature religieuse qui sévit en Iran cédait le pas à un régime plus pacifique.

La diplomatie française a su anticiper ces évolutions, avec constance et clairvoyance. Dès 1980 Valéry Giscard d’Estaing a donné, grâce à son voyage dans les Émirats du Golfe, une impulsion à la présence française dans des pays ou celle-ci était inexistante et renforcer avec eux notre coopération dans un esprit de respect et d’intérêt mutuel. C’est aussi dans les années 1980 que François Mitterrand a donné une envergure nouvelle à nos relations avec l’Inde. Notre diplomatie a fait le pari de l’émergence stratégique de ce pays et nous avons appuyé avec constance ses demandes sur plusieurs dossiers tels que le siège permanent au Conseil de Sécurité, la meilleure participation aux décisions des institutions internationales ou encore l’accès à la coopération nucléaire civile. Les liens excellents que nos diplomates, nos militaires, nos entrepreneurs, et nos politiques ont su tisser ont donné le jour à des partenariats stratégiques. C’est à Jacques Chirac qu’il est revenu de les conclure, en 1997 avec les Émirats Arabes Unis, en 1998 avec l’Inde.

Il était logique que ces partenariats aient une déclinaison militaire. Pour ce qui est de l’Inde, ses forces armées connaissent nos équipements depuis plusieurs décennies. Elles mettent en œuvre des hélicoptères Alouette ou des Mirages 2000. Ce dernier avion reste le fer de lance de l’armée de l’air indienne et vient d’être modernisé. Les forces indiennes ont également acquis auprès de notre pays de nombreux équipements dans le domaine des missiles, des radars et plus largement de l’électronique de défense. Quant aux dirigeants émiratis, ils ont toujours choisi d’équiper leurs forces avec les fleurons de l’industrie française. Leurs forces disposent d’un niveau d’équipement et de savoir faire opérationnel, sans équivalent dans le Golfe : soixante Mirages 2000-9, trois cent quatre vingt chars Leclerc, un satellite et peut être demain le Rafale. Ces relations militaires sont structurées selon des logiques propres qu’il nous faut comprendre et respecter. Pour l’Inde, c’est l’impératif d’avoir des équipements de qualité supérieure à celle de ses voisins. Pour les Émirats c’est le choix stratégique de ne pas s’enfermer en matière d’équipement, comme l’a fait l’Arabie Saoudite, dans une relation « tout américain ».

Ces partenariats ont pris un tour concret. Aux Émirats arabes unis, pour la première fois depuis cinquante ans, la France a accepté d’opérer une base militaire hors de son territoire. Cette base est constituée de trois emprises – terre, mer et air – dont l’emprise mer à l’inauguration de laquelle j’ai eu l’honneur d’assister, en mai 2009 aux côtés du Président Nicolas Sarkozy. En Inde, DCNS assure la maîtrise d’œuvre d’un programme destiné à équiper la marine indienne de six sous-marins et de leurs missiles Exocet SM 39. Paris et New Delhi ont signé en 2008 un accord de coopération dans le nucléaire civil qui ouvre la voie à la construction de réacteurs français EPR. Enfin, la décision du gouvernement indien dans le cadre de l’appel d’offre pour les avions de combat MMRCA (Medium Multi-Role Combat Aircraft) est très attendue.

Ces partenariats stratégiques vont continuer d’évoluer dans le domaine militaire. Dans le Golfe, la menace stratégique que constitue l’Iran engendre un besoin croissant pour une défense anti-missile. Les industriels américains ont pris de l’avance. Mais la France et l’Europe ne sont pas absentes de ce segment. Au travers de MBDA, et du missile SAMP/T, nous pouvons d’ores et déjà offrir une protection de théâtre efficace et opérationnelle. Les récentes décisions prises à Lisbonne, en particulier celles d’œuvrer en commun à une défense anti-missiles balistiques élargie aux territoires devrait faciliter les choses. Concernant l’Inde, sa « quête de puissance » pour reprendre le titre d’un colloque qui vient de se tenir au Sénat sous la présidence de Josselin de Rohan, Président de la Commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées, à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir, va nécessairement emmener l’Inde à se doter des attributs militaires de la puissance. Les sous-marins n’en sont qu’un exemple parmi d’autres. Face à cette nouvelle demande, les industriels français sont capables de proposer des produits haut-de-gamme, répondant aux exigences les plus fortes.

L’heure est donc venue pour nos industriels et nos diplomates de capitaliser sur l’excellence des relations entre l’Inde, le Golfe et l’Europe afin d’intensifier et de renforcer nos partenariats, dans tous les domaines, y compris militaire.