Jean-Pierre Raffarin :  » Dans la bataille de l’intelligence, l’enseignement en ligne est stratégique « 

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Passage média · Républicains Sénat · 8 février 2011

La révolution mondiale de l’éducation a commencé. Et les Français n’en saisissent pas toujours les enjeux ni la portée. C’est pour alerter sur les défis qui attendent l’Europe que Jean-Pierre Raffarin, sénateur de la Vienne et ancien premier ministre (de 2002 à 2005), a organisé un colloque, le 14 janvier, au Sénat, sur l’enseignement en ligne ( » e-learning « ). L’affirmation de l’Asie entraîne  » une résistance à la culture globale « , note-t-il, et l’Europe doit en tirer parti.

Vous venez d’organiser un colloque sur l’enseignement en ligne. La France se rend-elle bien compte de ce qui est en train de se passer ?

Nous avons voulu réveiller les consciences sur les compétitions éducatives qui animent la planète. Dans la bataille de l’intelligence, l’enseignement en ligne est stratégique. Il se développe très vite depuis le début des années 2000. La Sloan Foundation – située à New York – estimait, en 2009, que le nombre d’étudiants qui, aux Etats-Unis, avaient suivi au moins un cours en ligne avait augmenté de 19 % entre 2002 et 2008, alors que le nombre total d’étudiants ne progressait que de 1,2 %. En 2008, ces jeunes représentaient 25 % des étudiants !

C’est, avec le CNED – service public de l’enseignement à distance – , l’une des stratégies d’avenir de Luc Chatel. La France dispose d’atouts. Contrairement à ce que l’on croit, sa langue est attractive… Mais créer des lycées à l’étranger ou accueillir davantage d’étudiants venus d’ailleurs coûte cher. D’où la nécessité de se tourner vers l’enseignement en ligne.

La France dispose, en outre, d’une puissance culturelle prestigieuse, d’une vraie capacité académique. Et elle a rattrapé son retard technologique. Toutefois, il ne faut pas se tromper sur l’objet de la compétition. Elle ne repose pas sur la technologie ni seulement sur la pédagogie, mais sur l’expression culturelle. Or les pays héritiers de grandes civilisations disposent d’un énorme avantage dans la compétition éducative.

La Chine, avec ses cinq mille ans d’histoire, joue à fond cette carte. Elle reconnaît l’Europe et la France comme des  » partenaires de civilisation « . Et cette reconnaissance alimente le prestige culturel dont jouit notre pays. Si, à l’Exposition universelle de Shanghaï, en 2010, le pavillon français a été l’un des plus visités, ce n’est pas par hasard. Il faut que nous utilisions cet atout dans la bataille de l’intelligence. Par rapport aux Anglo-Saxons, c’est un avantage considérable.

Reste que la super-élite mondiale demeure formée aux Etats-Unis… Et la culture que ces étudiants venus du monde entier acquièrent est une culture américaine. Est-ce un problème ?

C’est un problème dans la mesure où il s’agit d’une culture de la globalisation. Les Américains en sont les champions. Cependant, l’arrivée de l’Asie met en valeur une conception du monde qui n’est plus celle de la pensée globale, mais celle de la diversité culturelle. Se met en place, avec l’Asie, une résistance à la culture globale. Nous devons nous engouffrer dans cette dialectique pour faire en sorte que notre Vieux Continent trouve sa place. Les nouvelles technologies représentent, pour nous, l’outil de cette nouvelle puissance.

La confrontation de la pensée européenne – qui va d’Aristote à Marx en passant par Descartes -, avec la pensée confucéenne peut être fertile. Et Internet est un moyen formidable pour entretenir ce débat intellectuel entre civilisations, et non bloc contre bloc.

La tendance des universités et des grandes écoles françaises est tout de même d’ouvrir des campus en dur à l’étranger…

C’est utile. Envoyer nos intellectuels, médiateurs de civilisation, à Abou Dhabi, Pékin ou Berkeley nous permet d’enseigner et de réfléchir dans des systèmes pluriculturels. Le nombre de ces complexes en dur est cependant limité, tandis que les technologies permettent d’aller au-delà. D’autant plus qu’une formation à distance coûte deux fois moins cher qu’une formation classique, et permet de scolariser 10 à 20 fois plus d’étudiants.

Vous êtes professeur dans une école de management, l’ESCP Europe, et à l’Ecole nationale d’administration publique du Québec. Que change Internet dans votre façon d’enseigner ?

Au Canada, pendant mon cours, les étudiants sont simultanément branchés sur Internet. Ils vérifient ou illustrent instantanément ce que je dis et, même, communiquent entre eux ! Le bavardage devient clandestin…

Pour l’enseignant, c’est un défi. Lorsque vos élèves partagent leur regard entre leur écran et vous-même, vous entrez en compétition avec l’ordinateur : il faut donc être plus présent, parvenir à surprendre et être précis. C’est fatigant car l’attention de votre assistance n’est jamais garantie.

Enfin, je suis en communication permanente avec mes étudiants. Dès que j’ai commencé mes cours au Québec, ils m’ont demandé mon adresse électronique personnelle. Il n’était pas question de donner celle de ma secrétaire ! Ils m’envoient des messages, me soumettent leurs travaux, leur plan avant de rédiger une dissertation, etc. Cela permet un accompagnement continu et très efficace de l’étudiant : répondre me prend dix minutes et l’élève gagne beaucoup de temps.

Pourquoi un ancien premier ministre devient-il professeur dans une école de commerce ?

Après Matignon, je n’ai pas repris de mandat local. Mais je suis toujours sénateur, et je voulais maintenir un contact régulier avec les Français. L’enseignement permet de communiquer avec les jeunes.

Par ailleurs, quand j’avais 20 ans, j’ai eu le bonheur de lire Le Défi américain, de Jean-Jacques Servan-Schreiber (Denoël, 1968). J’étais averti de  » la part d’Amérique  » que comporterait mon avenir : le marketing, les autoroutes de l’information, la cybernétique… Le livre donnait les lignes directrices du monde en devenir, et la mondialisation ne m’a donc pas surpris. Or ce que j’ai de plus utile à faire est de prévenir les jeunes Français de  » la part d’Asie  » de leur avenir. Dernière raison, et non des moindres : j’aime ça !

Après la crise financière, les grandes écoles ont été mises en cause. Pensez-vous qu’elles ont une responsabilité ?

Très sincèrement, non. La responsabilité est plutôt à rechercher du côté des scientifiques de la finance, hyperspécialisés, qui créent des modèles d’une intelligence et d’une sophistication exceptionnelles et qui, à un moment ou à un autre, sont déconnectés des réalités. Le problème vient de ce que ces modèles sont ensuite utilisés par des gens qui ne les maîtrisent pas toujours. Mais ce n’est pas le management que l’on apprend dans les écoles de commerce qui est à l’origine de la crise. Je dirais même, au contraire, que celles-ci sont d’abord des écoles du bon sens.

La montée en puissance des universités est-elle une menace pour les grandes écoles ?

Je ne crois pas. La création des pôles de recherche et d’enseignement supérieur, les PRES, va leur permettre de travailler ensemble. L’université a beaucoup à gagner du rapprochement avec les grandes écoles. Et celles-ci devraient profiter de leurs relations avec les universités pour voir ce qui, dans leur propre modèle sélectif, peut créer des effets pervers.

Les classes prépas, par exemple, peuvent poser problème. C’est un système d’une qualité remarquable… pour ceux qui résistent. Les réussites éblouissantes y côtoient les échecs les plus dramatiques. Les élèves de prépas avancent à 300 à l’heure pendant deux ans, puis à 80 à l’heure en école. A l’université, c’est différent. L’université promet ouverture et gratuité; les grandes écoles sélection et non-gratuité. Avec les PRES, chacun pourra s’inspirer du modèle de l’autre, tout en dessinant un paysage où chaque étudiant trouvera une voie adaptée à sa personnalité.

Les suppressions de postes ont commencé dans l’éducation nationale lorsque vous étiez premier ministre. Depuis, 80 000 postes ont disparu. Sur la même période, les enquêtes de l’OCDE ont montré que le niveau des élèves français baissait. Vous en sentez-vous responsable ?

La réponse à nos problèmes ne réside pas dans la course aux moyens. De toute façon, l’état de nos finances publiques ne nous le permet plus, que le gouvernement soit de droite ou de gauche. Augmenter le nombre de professeurs revient à aggraver la dette publique que leurs propres élèves devront assumer plus tard ! C’est préparer l’avenir en l’hypothéquant. Mettre plus ou moins d’argent n’est pas le bon paramètre. La solution réside dans l’amélioration des méthodes pédagogiques. C’est cela qui permettra de faire progresser les élèves, pas la hausse des moyens.

La baisse non plus, à l’évidence…

Le système éducatif doit changer sa façon de travailler… Priorité au qualitatif ! Je fais d’ailleurs pleinement confiance aux jeunes enseignants pour trouver des solutions aux problèmes que la génération précédente n’a pas su régler. Je suis fidèle à Tocqueville : chaque génération nouvelle est un peuple nouveau.

Depuis 2002, la droite a-t-elle révolutionné l’école ?

Nous avons révolutionné l’université en la rendant plus autonome. Cette révolution qualitative doit maintenant descendre vers les autres niveaux du système éducatif.