La peur, mauvaise réponse à l’« arrogance chinoise », par Jean-Pierre Raffarin

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Tribune · Républicains Sénat · 28 février 2011

L’ancien premier ministre a lu le dernier livre d’Erik Izraelewicz. Il nous livre sa lecture personnelle de la stratégie de la Chine.

Erik Izraelewicz publie un nouvel essai, L’Arrogance chinoise, à la fois bien écrit, bien documenté et très utile au débat sur l’émergence de la Chine. Le mot « arrogance » est à la mode pour qualifier le ton actuel de l’expression chinoise. Cet usage sémantique n’est pas nouveau, il sert depuis longtemps à désigner la force, la puissance ou la réussite, lorsqu’elles inquiètent. Barres parlait de « l’arrogante Espagne » et Martin du Gard de « l’Allemagne, hier encore si arrogante ». Corneille avait décrit « l’arrogance de Rome »… Je me souviens de G. Bush parlant à J. Chirac…

Dans cet essai, l’expression est plus un constat qu’une critique, il s’agit surtout d’un appel à la lucidité : « L’éléphant est dans le magasin, il reste en réalité à jouer avec lui. Impossible d’y échapper. » Tout au long de son livre, le nouveau patron du Monde cherche à déclencher des réactions offensives, pour la réciprocité des échanges par exemple, plutôt que des crispations négatives, telles que la confrontation des nationalismes.

Comme Caroline Puel dans un autre excellent livre, Les Trente Ans qui ont changé la Chine, l’auteur de L’Arrogance chinoise mesure, chiffres et exemples à l’appui, que la réussite chinoise, « le Dragon a tout bon » (E. Izraelewicz), a conduit « les dirigeants chinois à faire entendre leurs voix sur la scène mondiale et la population à retrouver sa fierté » (C. Puel). Ce n’est pas illogique, quand ils se comparent ils se rassurent… Pourtant le retour, rapide, d’une civilisation de plus de cinq mille ans aux premiers plans de la modernité et de la puissance, inquiète davantage l’Occident que les douleurs révolutionnaires lorsqu’elles étaient cachées derrière la Grande Muraille. Naturellement la richesse est moins discrète que la pauvreté. Après les splendeurs de Pékin 2008 et de Shanghaï 2010 l’émerveillement occidental se dissipe et laisse apparaître les craintes et les peurs.

La collection des difficultés de l’Ouest, à l’Est, doit nous faire réfléchir. Nous avons des leçons à tirer des exemples identifiés par Erik Izraelewicz. Toutefois accuser le partenaire, c’est choisir la confrontation des arrogances. En Europe, la schizophrénie gagne : on demande à la Chine de fournir « un service public mondial de croissance », de permettre le développement de nos industries, de participer au sauvetage d’entreprises (ou d’États!) en difficulté, mais on s’inquiète de son ouverture au monde, de son rythme de développement, voire de ses investissements…

Au-delà des légitimes questions économiques et politiques soulevées par ce livre, une question stratégique nous est posée : l’esprit de Deng Xiaoping est-il toujours la règle? « Garder la tête froide et conserver un profil bas… », la Chine oublie-t-elle les fondements de sa réussite? Contente d’elle-même, la Chine a-t-elle changé de stratégie?

Je ne le pense pas.

Les trois éléments de la stratégie chinoise identifiés par les professionnels de la diplomatie, de chaque côté de l’Atlantique, restent clairs.

À l’intérieur, atteindre « l’Harmonie » par une forte croissance, notamment celle du marché domestique. Cela signifie la sécurisation de l’approvisionnement en matières premières, la poursuite des réformes y compris, peut être, dans le domaine politique et la recherche d’une croissance plus durable, plus sociale. Dans la région, assumer un leadership en Asie et pour cela développer les capacités militaires pour assurer la sécurité de la région.

Dans le monde, participer progressivement à la gouvernance mondiale et aux influences culturelles, dans la logique de ses intérêts et d’un équilibre multipolaire, et… être reconnu pour cela. Face à cette stratégie, la mauvaise réponse, c’est la peur. Pour cela, l’appel d’Erik Izraelewicz à la lucidité est bénéfique.

La bonne réponse, à la française, à la question chinoise en ce début du XXIe siècle doit s’articuler autour de trois priorités : le respect, respect des États et de leur culture, la réciprocité, réciprocité du respect et des échanges, la régulation, régulation des équilibres sur la planète.

Je laisse le mot de la fin à Erik Izraelewicz : « Même si la montée en puissance de la Chine est douloureuse (mais stimulante) pour le monde occidental, elle est aujourd’hui préférable à tout autre scénario!!! »