Jean-Pierre Raffarin : « Il faut un Sarkozy nouveau »

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Passage média · Républicains Sénat · 10 octobre 2011

Tirant les leçons de la crise mondiale et des échecs électoraux de la droite, l’ancien Premier ministre exhorte le chef de l’État à avancer la date de lancement de sa campagne présidentielle.

Jean-Louis Borloo a renoncé, dimanche dernier surTF1, à se présenter à l’élection présidentielle de2012. Vous avez été surpris par cette annonce ?

Non, je n’ai pas été surpris. Je comprends sa décision. Son offre politique était originale, mais paradoxale. Originale, car il renouvelait le message du centre avec, notamment, le contenu du Grenelle de l’environnement. Mais paradoxale, car si sa candidature pouvait être un atout pour le second tour, elle était un handicap pour le premier ! Le chemin était difficile et le risque d’un 21 avril à l’envers, réel. Cette décision est importante pour la qualification de Nicolas Sarkozy au second tour.

Donc c’est une bonne nouvelle pour Nicolas Sarkozy et l’UMP ?

Évidemment. Mais il reste nécessaire d’élargir l’actuelle base politique de l’UMP. En ce sens, l’action de Jean-Louis Borloo, en particulier, mais aussi l’action du centre resteront essentielles pour cet élargissement.

Il n’a pas dit clairement qu’il soutiendrait Nicolas Sarkozy. Quelle doit être sa place maintenant dans la campagne ?

Les thématiques que Jean-Louis Borloo pouvait porter doivent être intégrées à notre plate-forme politique. Notre responsabilité sera ensuite de trouver son rôle dans notre projet.

François Bayrou peut-il être le candidat du centre ?

François Bayrou a la légitimité pour le faire. Il a aujourd’hui une opportunité pour fédérer le centre, mais il ne peut pas renouveler sa stratégie de 2007. Tout dépend de lui. Le voudra-t-il? Le pourra-t-il? Nous verrons.

Vous le souhaiteriez ?

Je souhaite la victoire de Nicolas Sarkozy. Car je suis très inquiet de la situation politique, économique et sociale de la France, dans un monde en complet bouleversement. L’élection du mois de mai se fera dans un contexte de grande gravité. Je crois que le rassemblement d’une majorité à droite, en France, passe par le rassemblement de ceux qui veulent protéger la France de la tourmente mondiale. Pour l’emploi, la sécurité et le pouvoir d’achat.

Quelles leçons Nicolas Sarkozy doit-il tirer de la perte du Sénat par l’UMP ?

Reconnaissons d’abord la défaite, même si pour beaucoup, on a plus donné que perdu le Sénat. Le dialogue entre l’exécutif et les élus locaux s’est soldé par une incompréhension profonde. Le recul de la décentralisation a été un contresens. Nous avons payé «cash» le virage jacobin de l’exécutif. Même si cette élection est complètement déconnectée de la présidentielle, il n’en reste pas moins nécessaire aujourd’hui de renouer un dialogue authentique avec les territoires de France et les forces vives enracinées dans ces territoires. L’absurdité est au maximum quand les territoires jouent contre l’État.

Le Président peut-il entendre cet argument ?

Nicolas Sarkozy est à la fois lucide et direct. Et il sait entendre les messages lucides et directs.

Popularité en berne, sondages électoraux défaitistes, inquiétudes dans son propre camp… Croyez-vous vraiment que Nicolas Sarkozy puisse encore gagner en2012 ?

Il faut qu’il gagne car l’avenir du pays est menacé par un bouleversement mondial de très grande ampleur. Le monde est déboussolé. L’histoire change de cap. La richesse passe de l’Ouest à l’Est. Le développement passe du Nord au Sud. La rupture en 2012, c’est celle du monde. Trois changements majeurs se profilent: le monde sera plus asiatique qu’américain; l’Europe plus bilatérale (avec le couple franco-allemand) que multilatérale; la France connaîtra un grand mouvement démographique en entrant dans l’ère post-baby-boom, la génération 68 se retirant progressivement de la vie active alors qu’elle a pesé sur tous les choix de la France de manière significative depuis cette date.

Que doit changer le Président pour y arriver ?

Pour une France nouvelle, il faut un Sarkozy nouveau. Dans ce contexte, la continuité ne peut être victorieuse. Nicolas Sarkozy doit porter la rupture de la rupture. Il doit porter le changement. Il peut être la force qui protège. Il doit trouver de nouvelles propositions, comme la taxe anti-délocalisations, favoriser la mise en commun de certaines politiques avec l’Allemagne (sur la recherche, l’agriculture, la fiscalité…), s’adresser aux nouvelles générations préoccupées de développement durable, de maîtrise de la dette et d’éducation. Au-delà des propositions nouvelles, il doit également changer ses équipes de campagne et incarner lui-même ces changements.

Quand ce nouveau Sarkozy doit-il apparaître ?

Tout peut commencer après le G20 de novembre. Cette réunion sera l’acte de naissance du monde nouveau. C’est à ce moment-là que le Président devra, avec force, vision, énergie, générosité envoyer son message et s’engager dans un grand effort national de pédagogie; candidat tard mais pédagogue tôt. Les schémas anciens vont disparaître avec le monde ancien. Il ne faut surtout pas faire le pari d’une campagne magique et d’un effet de séduction. Il faut faire partager au pays l’urgence du sursaut national dans un monde très agité. C’est un effort pédagogique de terrain vis-à-vis de toutes les catégories professionnelles. C’est vraiment un don de soi, qui n’a rien d’une campagne courte ou d’une action marketing.

C’est le discours du sang, de la sueur et des larmes que doit faire Sarkozy ?

Non, c’est le discours du changement. Face au camp de l’immobilisme, le camp socialiste, c’est le mouvement qui peut sauver la France. Elle a des atouts mais elle est menacée, comme tous les pays du monde occidental, par la concurrence des pays émergents. Si elle reste dans une logique de continuité, d’immobilisme, elle sera emportée et nous ne serons plus que spectateurs du nouveau monde. L’enjeu de 2012, c’est de rester un acteur du nouveau monde. D’où un choix nouveau, qui ne se réduit pas à un choix électoral. C’est une analyse de fond qui nécessite de lancer la campagne très en amont.

En 2007, Nicolas Sarkozy avait réussi la synthèse en parlant à l’électorat centriste et à l’électorat populaire. Peut-il encore y arriver ?

Nous allons assister à l’élection la moins marketing de notre histoire. Ce qui se joue en 2012, c’est la survie du destin français. Il faudra à la fois un langage de vérité – expliquer qu’il n’y a pas d’avenir sans maîtrise de notre dette, sans stratégie de croissance verte, sans repenser notre système éducatif -, mais aussi une vision d’avenir. Et on ne peut pas gagner si on n’apporte pas la réponse française à la question mondiale.

Une des réponses apportées par Arnaud Montebourg, dans la primaire du PS, est de prôner la démondialisation. Qu’en pensez-vous ?

C’est la fin du destin français : s’enfermer dans un monde qui s’ouvre. De ce point de vue, Manuel Valls est plus ouvert que ses concurrents. Il faut avoir la lucidité de comprendre que la force française doit s’appuyer sur les mouvements du monde pour rester une force. Elle n’a aucune chance d’être pérenne en fermant ses volets.

Devant le succès des débats organisés pour la primaire duPS, des voix à droite s’élèvent pour en réclamer en2017. Vous y êtes favorable ?

J’ai toujours pensé qu’il n’y avait pas de place dans le camp du Président contre le Président. C’est lui qui détient la légitimité. En revanche, quand on est dans l’opposition, organiser des primaires pour conquérir la légitimité, c’est utile. Les primaires sont une idée fertile, mais les socialistes n’ont pas été au bout de l’esprit républicain. Ils n’ont pas réglé la question essentielle de la protection de l’anonymat du vote républicain. Comment un fonctionnaire d’une mairie pourra-t-il voter en conservant son anonymat ?

Alain Juppé peut-il être un recours si Nicolas Sarkozy ne se représente pas ?

La question du recours est une question impossible. Dans la Ve République, elle est nécessairement malveillante.