Philippe Bas : « Le partage du travail n’est plus tabou à droite »

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Tribune · Républicains Sénat · 11 janvier 2012

Philippe Bas, Sénateur de la Manche (UMP), ancien ministre et secrétaire général de l’Elysée: Le partage du travail n’est plus tabou à droite. Il est urgent d’employer plus pour chômer moins.

Depuis 2007, date à laquelle il avait atteint son plus bas niveau depuis un quart de siècle, le chômage a augmenté de 25 %. Il frappe par priorité les jeunes (un sur cinq), les adultes sans qualification (deux sur cinq) et les travailleurs âgés (trois sur cinq). Or, jamais la situation démographique n’a été plus favorable à l’emploi : il n’y a chaque année que 50 000 personnes supplémentaires sur le marché du travail, contre 200 000 en moyenne entre 1999 et 2007 ! Sans le secours de la démographie, c’est donc plus d’un million de chômeurs supplémentaires que nous aurions eus au lieu de 600 000 ! C’est dire la gravité de la situation.

La politique de l’emploi doit être repensée sans dogmatisme ni tabou. En organisant un sommet social au moment où s’amorce le grand débat national de 2012, le chef de l’Etat a pris l’initiative d’en débattre avec les partenaires sociaux. Au lieu de critiquer cette initiative, les candidats déclarés à l’élection présidentielle devraient s’en inspirer car les réponses à la nouvelle crise de l’emploi viendront autant des partenaires sociaux que de l’Etat.

Le partage du travail ne doit plus être un tabou idéologique. Parce que les socialistes ont fait l’immense bêtise des 35 heures obligatoires, il faudrait aujourd’hui, pour des motifs purement idéologiques, s’interdire toute gestion raisonnée du temps de travail. Quand le président de la République, à plusieurs reprises, s’engage pour l’amélioration du chômage partiel, c’est pourtant bien le partage du travail qu’il organise en le préférant aux licenciements. Continuons dans cette voie. Mieux vaut un bon accord de partage du travail que des licenciements ! Sachons y encourager les partenaires sociaux par de fortes incitations.

Par ailleurs, il est paradoxal que le volume des heures supplémentaires augmente fortement en 2011 tandis que le chômage s’accroît : les entreprises paient ainsi une partie des salaires à compte d’Etat. Si les entreprises revenues à meilleure fortune continuent alors à être incitées à faire systématiquement des heures supplémentaires, pourquoi embaucheraient-elles ? Ne nous accrochons pas à un dispositif certes populaire, mais qui se retournera contre l’emploi. La politique de l’emploi n’est pas affaire de théories. Les Français sont parfaitement à même de le comprendre. Au-delà des mesures limitées prises cet automne, qui vont dans le bon sens, un moratoire sur le régime d’exonération des heures supplémentaires permettrait d’ajouter plus de 2 milliards d’euros par an pour une nouvelle politique de l’emploi.

Dans le même esprit, avec une partie des moyens ainsi dégagés, sachons encourager le travail à temps partiel choisi. Dans bien des cas, le choix actuel n’est pas entre le temps partiel et l’emploi à temps plein, mais entre le temps partiel et le chômage.

Le coût du travail doit être diminué sans perte de pouvoir d’achat. Le système actuel de cotisations patronales est à la fois antiéconomique et antisocial : il frappe les entreprises de main-d’oeuvre plus que les entreprises hautement capitalistiques; il épargne les importations mais pénalise les exportations; il décourage le travail manuel et l’emploi des travailleurs non qualifiés. Si l’on définit de manière négociée les mesures d’accompagnement nécessaires, le basculement progressif des cotisations patronales sur la TVA peut se faire sans atteindre le pouvoir d’achat des ménages, grâce à la baisse des coûts de production, à l’augmentation de la masse salariale et à la sagesse des prix. Il ne s’agit pas d’augmenter les prélèvements obligatoires, mais de les déplacer pour favoriser l’emploi et le commerce extérieur. Il serait fautif de différer une réforme aussi manifestement favorable à l’emploi.

Les travailleurs sans qualification doivent être mieux soutenus. Il ne faut pas attendre du RSA plus qu’il ne peut donner : c’est un instrument classique de redistribution, pas un instrument d’insertion. C’est une erreur de croire que les allocataires sont plus heureux de leur sort en ne travaillant pas. Le principal obstacle au retour à l’emploi n’est pas l’insuffisance du gain apporté par l’activité, c’est la concurrence pour l’embauche avec des demandeurs d’emploi mieux qualifiés et plus opérationnels.

Les vraies causes du chômage de longue durée sont connues : absence d’emplois adaptés à un public peu qualifié, manque de formation, problèmes personnels, de logement, de transport et de santé, insuffisance d’accompagnement des personnes qui reprennent un emploi…

Il vaut mieux financer une politique ambitieuse d’aide au retour à l’emploi que distribuer sans limitation de durée un supplément de revenu aux allocataires et aux travailleurs pauvres. Le complément de RSA devrait être réservé à la seule période de reprise d’activité, et les économies ainsi réalisées réinjectées dans l’accompagnement. Notre but n’est pas la redistribution mais l’emploi.

Une nouvelle mesure du travail doit émerger. Dans le monde de l’économie numérique et du développement durable, la référence à la seule durée du travail perd de sa pertinence. Il faut inventer de nouveaux modèles qui ne reposeront plus exclusivement sur la durée du travail, dans le respect des durées maximales prévues par l’Union européenne. Interrogeons-nous donc sérieusement sur la création d’un système alternatif à celui de la durée légale qui respecterait les droits fondamentaux des salariés tout en étant mieux adapté à un travail individualisé à haute valeur ajoutée.

De nombreux secteurs d’activité peinent à recruter alors que notre taux de chômage est parmi les plus élevés d’Europe. C’est le cas par exemple des métiers de bouche, de l’hôtellerie et de la restauration, des transports routiers, du bâtiment, des travaux publics. D’autres secteurs affichent des besoins de main-d’oeuvre très importants pour les années à venir. Ainsi, la seule prise en charge des personnes dépendantes rendra nécessaires 40 000 recrutements par an au cours des cinq prochaines années ! Enfin, des pénuries d’ingénieurs et de techniciens apparaissent, phénomène d’autant plus préoccupant que la croissance et les emplois de demain reposeront essentiellement sur l’innovation technologique. Les emplois en pénurie devraient bénéficier d’un traitement différencié : hausse des bourses d’enseignement, prime à l’apprentissage, contrat de travail amélioré, priorité d’accès à la formation, amélioration de l’indemnisation des chômeurs qui se reconvertissent dans ces métiers…

La priorité au revenu doit se transformer en priorité à l’emploi, le sophistiqué « travailler plus pour gagner plus » en un basique « employer plus pour chômer moins ». Ces propositions ne sont qu’un apport à la réflexion et au dialogue. Une politique de l’emploi pour sortie de crise ne trouvera sa pleine efficacité que négociée avec les partenaires sociaux. C’est d’ailleurs ce qu’a prévu la loi de février 2007 : le dialogue social d’abord !