Philippe Bas : « Jacques Chirac, une certaine idée de l’homme. Ses valeurs et ses principes sont d’utiles référence »

Catégories
Tribune · Républicains Sénat · 14 février 2012

Comme un très grand nombre de nos compatriotes et d’amis de la France à travers le monde, nous avons ressenti avec tristesse la condamnation de Jacques Chirac prononcée contre lui le 15 décembre 2011. Tout en respectant naturellement l’autorité judiciaire, nous pensons que ce jugement n’altère en rien l’œuvre accomplie par le président Chirac en quarante années d’engagement public à Paris comme à la tête du pays. Par-delà nos différences d’opinions et de sensibilités, nous tenons à manifester ici notre estime, notre sympathie et notre reconnaissance à un homme d’Etat qui a exercé ses fonctions avec exigence et dignité, constamment servi l’unité de la France dans le respect de ses différentes composantes sociales, politiques ou religieuses, et défendu avec passion la cause de la paix, de la coopération et du dialogue entre les peuples et les cultures.

Dans la période à tous égards troublée et inquiétante que nous traversons, et où la France et le monde sont confrontés à une crise multiple, morale, sociale et économique, il nous apparaît tout aussi nécessaire de rappeler les convictions, les valeurs et les principes qui ont guidé ses choix essentiels et qui constituent à notre sens autant d’utiles références.

Soucieux de représenter la nation française dans sa pleine et entière diversité, et de défendre en toutes circonstances les idéaux de la République et de la démocratie, Jacques Chirac a su se situer, au cours de ses deux mandats présidentiels, au-dessus des clivages partisans. Il a su de même symboliser l’esprit de continuité incarné et affirmé par le général de Gaulle et préservé par ses successeurs, notamment François Mitterrand, qui a été son adversaire, mais auquel il a rendu un hommage exemplaire lors de sa disparition en janvier 1996.

Le refus de l’intolérance est toujours allé de pair chez Jacques Chirac avec celui, tout aussi résolu, de la moindre compromission avec des thèses racistes et xénophobes, porteuses de haine et de division. Cet engagement sans faille doit fixer la ligne de conduite de tous ceux qui affirment vouloir combattre les idées propagées par le Front national.
C’est avec le même courage que Jacques Chirac s’est attaché, envers et contre tous les dogmes établis, y compris au sein de sa propre famille politique, à réconcilier les Français autour de leur histoire nationale en assumant son héritage sans chercher à en occulter les pages les plus sombres. Il l’a fait en reconnaissant publiquement en 1995 la responsabilité de l’Etat français dans les crimes de Vichy. Il le fit de nouveau, en 2007, en rendant hommage cette fois à l’action admirable des Justes de France. Il a ainsi contribué, de manière durable et décisive, à consolider notre pacte républicain, comme il s’y est employé dans le même temps en se faisant le garant des principes de laïcité.

Une des lignes de force de l’action de Jacques Chirac est son souci permanent de l’humain et du sort des plus vulnérables, qu’il s’agisse des peuples ou des individus. Il a été l’un des premiers chefs d’Etat occidentaux à s’ériger contre les méfaits d’une économie débridée et les risques d’une mondialisation sans contrôle, livrée aux seuls intérêts du marché, et à dénoncer les menaces qui pèsent sur notre environnement.

C’est à lui que l’on doit d’avoir introduit dans notre Constitution la charte qui garantit le principe de précaution. Inspiré par des convictions humanistes fortement enracinées, son combat contre l’exclusion et les discriminations, manifesté entre autres par la création du SAMU social et celle de la Halde, est inséparable du soutien qu’il a manifesté aux continents les plus fragiles – l’Afrique en premier lieu, en faveur de laquelle il n’a cessé de se mobiliser. Il a apporté, avec autant d’énergie et de lucidité, tout son appui aux grandes nations émergentes, qu’il s’agisse de la Chine, de l’Inde ou du Brésil, au nom de la juste reconnaissance du rôle et de la place de chaque pays, de ses traditions, de son histoire et de sa personnalité dans un ordre multipolaire du monde, plus juste et plus équilibré.

Attentif au respect de la légalité internationale et du rôle essentiel joué par le Conseil de sécurité des Nations unies, Jacques Chirac s’est affirmé comme un inlassable homme de paix et de dialogue, ainsi qu’en témoigne son refus d’associer la France à la guerre d’Irak qu’il jugeait illégitime. Mais Jacques Chirac a su mener également les actions militaires et diplomatiques en Bosnie puis au Kosovo qui s’imposaient pour mettre fin, aux côtés de nos alliés, à la barbarie qui menaçait de nouveau l’équilibre et la stabilité du continent européen.
Européen de raison, Jacques Chirac a de même contribué, en jouant un rôle déterminant dans l’adoption et la mise en place de la monnaie unique, à consolider et à développer l’oeuvre entreprise par ses prédécesseurs pour assurer la puissance économique et l’influence politique d’une Union élargie devenue indispensable face aux autres grandes puissances planétaires.

Le Musée du quai Branly, qui aura toutes les raisons, le moment venu, de s’appeler « Musée Jacques Chirac », illustre la pensée profonde et la vision du monde que son inspirateur a portées depuis sa jeunesse et auxquelles il a donné vie dans son action d’homme public. Sans craindre là non plus de défier tous les conservatismes, Jacques Chirac s’est battu sans relâche pour que soit reconnue l’égale dignité des cultures et des civilisations et réhabilitées les créations les plus anciennes, porteuses de richesses immémoriales.

C’est une certaine idée de l’homme que l’on retrouve inscrite à chaque étape de son engagement de chef d’État, puis aujourd’hui de président de sa Fondation. Engagement qui fut toujours dicté chez lui par la volonté de privilégier tout ce qui peut concourir au mieux-être de ses semblables et à l’harmonie d’un tissu social dont son expérience lui permettait de percevoir à la fois la fragilité et la nécessaire adaptation aux nouvelles réalités du monde moderne, au prix de réformes parfois difficiles, mais exigeant au préalable une pratique réelle du dialogue social.

La popularité dont le président Chirac jouit aujourd’hui auprès de nos concitoyens n’est pas le fruit du hasard ni des caprices de l’opinion. Elle est l’expression de la gratitude et de l’admiration qu’une grande majorité d’entre eux éprouve à l’égard d’un homme ouvert et chaleureux, soucieux de vérité, de justice et de fraternité.