Jean-Pierre Raffarin : « Une campagne plus dure qu’aux Etats-Unis »

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Passage média · Républicains Sénat · 23 février 2012

L’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin revient sur les forces et les faiblesses de la candidature du président de la République.

Dans ses «souvenirs» parus ce mois-ci, Jean-Pierre Raffarin se désole que Nicolas Sarkozy soit trop souvent «assommant de vérité» et ne se laisse pas aller «au bonheur d’écouter». Comme Valéry Giscard d’Estaing, il ne saurait pas assez «s’attarder auprès des gens». Tout en saluant une entrée en campagne «réussie», l’ancien Premier ministre ne veut voir dans le positionnement très droitier du candidat qu’une figure obligée des premiers jours.

Nicolas Sarkozy s’apprête à publier un livre personnel. Si un regret devait y figurer, quel serait-il selon vous ?

Le Président a sans doute bridé son affectif. Le poids de la fonction et la crise l’ont enfermé dans un personnage de combattant pressé qui laissait peu de place à la relation personnelle avec les Français. Le livre est un récit à la première personne qui peut retisser ce lien. Son entrée en campagne révèle ce besoin de libérer son affectif. D’ailleurs, la plus belle phrase de son discours de Marseille était : «Aimer la France comme on aime sa famille.»

Vous comparez Sarkozy à Giscard d’Estaing. N’est-ce pas de mauvais augure ?

Tous deux ont fait une promesse d’efficacité et connu une crise en cours de mandat. Mais je vois deux différences. Giscard se trouvait dans un climat de division de la majorité avec la candidature de Jacques Chirac en 1981. Et il n’a pas réussi son entrée en campagne. En quatre jours – déclaration de candidature, visite à Annecy, inauguration du siège, discours de Marseille -, Sarkozy a bouleversé la donne. Rien n’est acquis, mais il est entré en campagne avec un ton différent et une approche de candidat à part entière.

Dans les sondages, Sarkozy reste pourtant largement distancé par Hollande au second tour…

Sarkozy est là, dans la bataille, quand Brown et Zapatero n’ont pas été en situation de se représenter. C’est déjà un exploit et un espoir. La nouveauté, c’est que sa qualification au second tour ne semble plus poser de problème. Désormais peut s’engager le mano a mano avec François Hollande. Il va mettre son concurrent sous pression deux mois durant pour que les Français puissent comparer deux projets, deux personnalités. Il reste deux mois d’une campagne qui est la plus difficile au monde, plus dure que la campagne américaine, extraordinairement stressante.

N’êtes-vous pas gêné par cette entrée en campagne très droitière ?

Les campagnes commencent par le noyau dur pour avancer vers les marges. Au Bourget, Hollande aussi a démarré par un discours très à gauche. Si la campagne de Sarkozy restait telle quelle, ce serait insuffisant. Mais j’ai cru comprendre son déroulé : commencer par cliver pour s’ouvrir progressivement au centre.

Diriez-vous, comme Nicolas Sarkozy à Marseille, que François Hollande n’aime pas la France ?

On ne peut pas bien sûr dire les choses comme ça. Mais certains comportements ne sont pas innocents. Un jour on traite Nicolas Sarkozy de «Madoff», un autre de «voyou». Il ne faut pas que la gauche se montre effarouchée. Elle a suffisamment tiré de missiles pour accepter de recevoir quelques fléchettes.

Faut-il pour autant faire à la gauche un procès en communautarisme, comme l’a fait Sarkozy à Marseille ?

Dès lors que les socialistes ont fait adopter au Sénat le droit de vote des étrangers, ils ont eux-mêmes fait de ces sujets un thème de campagne. Je ne suis pas favorable à ce que ces questions envahissent le débat, elles doivent être traitées avec sérénité. J’ai assez de métier pour me méfier des propos de tribune, chez mes adversaires comme chez mes amis. «Le monde de la finance», «les corps intermédiaires», c’est l’ambiance manichéenne des meetings.

Votre ancien ministre et ami, Luc Ferry, fait l’éloge du discours de Hollande sur l’éducation. N’êtes-vous pas troublé ?

L’appréciation de Luc Ferry doit nous faire réfléchir. Si Hollande a fait un bon discours, il faudra en faire un meilleur ! Avec son discours de l’éducation, Sarkozy entrera dans la deuxième phase, humaniste, de la campagne.

Sarkozy «candidat du peuple», contre Hollande, «candidat du système» : est-ce crédible ?

C’est tout le paradoxe ! Ils font deux diagnostics différents : l’un pense qu’il faut radicalement transformer notre modèle pour le sauver, l’autre que ce modèle peut être réformé par des solutions sociales-démocrates traditionnelles. Le sortant s’affiche donc comme «le plus disant réformateur». Je ne sais pas si les Français partageront cela, mais c’est le défi de cette campagne.

Comment avez-vous reçu la charge contre les corps intermédiaires ?

On ne peut pas avoir été président de région, ministre des PME, vice-président du Sénat… et accepter qu’on remette globalement en cause les corps intermédiaires. J’ai passé ma vie à stimuler cette charpente de la République.

Faut-il des référendums pour «débloquer» le pays ?

Je ne crois pas que le référendum soit une solution universelle. Mais quand j’écoute le Président à Annecy, quand je le lis mot à mot dans le Figaro Magazine, c’est après blocage au Parlement qu’il compte demander l’arbitrage du peuple. La difficulté du référendum, c’est quand le peuple formule lui-même la question. Mais si vous arrivez, grâce à un débat préalable au Parlement, à faire du financement de la formation professionnelle un sujet dont les Français comprennent la complexité, vous pouvez leur poser la question.

Le vice-président du Sénat pense-t-il qu’il faille réduire le nombre de parlementaires ?

Nous sommes l’un des pays au monde qui a le plus de parlementaires. Les Etats-Unis n’ont que 50 sénateurs. Quelques dizaines de parlementaires en moins ? Je ne suis pas sûr que cela se verrait dans la République ! Mais cela doit être intégré dans une valorisation de l’exercice politique. Je préfère moins d’élus avec plus de pouvoir que plus d’élus sans pouvoir.

Et la proportionnelle valoriserait-elle les élus ?

Il y a un débat assez ferme dans nos rangs. Le Président essaie de travailler sa propre majorité. Moi, j’y suis favorable, car je crois qu’un Parlement qui réunirait toutes les sensibilités politiques serait un Parlement plus fort.

Le centre a-t-il toujours son avenir au sein de l’UMP ?

Il y a, dans la majorité, deux cultures, celle de l’autorité et celle du dialogue. Si [Hervé] Morin, [Jean-Louis] Borloo, [Christine] Boutin et tous ceux qui sont venus sur ces terres n’ont pas réussi, c’est qu’il faut reformuler cette pensée. L’humanisme doit repenser son expression politique. Certains ont pensé que c’était le chantier de Jean-Louis Borloo.

…qui aurait été tenté de prendre la direction de Veolia. Etait-ce le bon moment ?

En droit, c’était faisable; dans les circonstances actuelles, c’était compliqué. Il a parfaitement le droit de faire une carrière privée, mais il ne faut pas mélanger les rôles. Le problème est qu’il y a des acteurs publics au conseil de Veolia.

Cela fait vingt-quatre ans que la France n’a plus élu un président de gauche. Une cure d’opposition ferait du bien à cette majorité…

Très franchement, si nous étions en eaux calmes, l’alternance pourrait avoir des vertus. Mais les prochaines années seront exceptionnellement difficiles. Nous ne sommes pas dans le temps de l’aventure.