Jacques Gautier : « BAE-EADS : de l’Europe de la défense à la défense de l’Europe ? »

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Tribune · Républicains Sénat · 28 septembre 2012

Dans une tribune signée par trois sénateurs de la majorité et de l’opposition, le rapporteurs du programme 146 « équipement des forces », Jacques Gautier (Hauts-de-Seine) défend vigoureusement le projet de rapprochement entre le groupe européen EADS et le britannique BAE Systems qui se heurte encore à de nombreux obstacles notamment en Allemagne.

La nouvelle du projet de fusion entre BAE et EADS a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Certes, l’affaire n’est pas encore faite. Mais ne boudons pas notre plaisir. Ce projet de fusion est la meilleure nouvelle pour l’industrie européenne de l’armement depuis bien longtemps. L’Europe de la défense, en parler c’est bien, la faire c’est mieux.

Un projet d’entreprise industriellement cohérent

Ce projet est né dans les états-majors des deux entreprises. Il est le fruit d’une stratégie audacieuse de leurs dirigeants que personne n’a forcé à discuter. Leurs discussions n’auraient pu aller aussi loin sans un premier feu vert des autorités politiques. Si le projet en là, c’est parce qu’il a satisfait les intérêts des deux entreprises et a convaincu tous ceux à qui il a pu être exposé. Pour BAE, spécialiste de la défense en Angleterre et aux États-Unis, il s’agit de trouver des relais de croissance sur le marché de l’aéronautique civile qui continuera de croître à la mesure des échanges internationaux. Pour EADS, il s’agit d’aboutir à un meilleur équilibre entre ses racines européennes et sa présence mondiale, entre ses activités dans l’aviation commerciale et ses autres activités, à l’instar de Boeing. C’est la feuille de route « Vision 2020 » tracée en 2008 par Louis Gallois. L’alliance fait sens. Elle ne provoquera pas de licenciements ni chez l’un, ni chez l’autre, même si l’activité d’aéronautique militaire sera réorganisée.

Une nouvelle donne pour l’Europe de l’armement

Évidemment, la question de l’impact de cette fusion sur les autres acteurs de l’industrie européenne de l’armement ne peut être ignorée. Personne ne sait si le projet de fusion BAE-EADS déclenchera un mouvement de regroupement au sein des industries européennes et ce qu’il en ressortira. Mais tout le monde sait que si les marchés de défense européens restent fragmentés et que chaque État européen continue de faire des appels d’offre sur une base nationale, alors les « bases industrielles et technologiques de défense » resteront inefficientes parce que sous-critiques et les armées européennes devront abandonner des capacités militaires pour cause de budgets en décroissance. Nous sommes arrivés à un carrefour de la construction européenne. Les États européens, impuissants parce que divisés, doivent s’unir pour ne pas être déclassés.

Un moment de vérité pour les États

Les cinq États concernés par l’accord détiennent entre leurs mains le succès ou l’échec de la fusion. Pour les États-Unis, il s’agit de conjurer les risques de transfert technologiques de l’entreprise BAE-Etats-Unis vers les filiales européennes du groupe. Mais l’étanchéité est déjà totale et la filiale de BAE aux États-Unis est une société américaine opérée par des Américains au profit d’intérêts américains. On a du mal à voir ce que le gouvernement des États-Unis pourrait demander de plus. Exiger un démembrement serait un acte majeur de défiance envers l’Allemagne et la France.

Les quatre autres Etats européens impliqués dans la fusion ont leurs préoccupations propres. Pour certains au Royaume-Uni, il s’agit d’accepter la présence de l’État français au capital d’une entreprise de défense nationale. Les mêmes craintes animaient le gouvernement allemand en 1998, lors de la création d’EADS. C’est pour cela que l’Etat français, bien qu’actionnaire n’a aucun représentant au conseil d’administration d’EADS. Mais on ne peut pas vouloir tout et son contraire : vouloir mettre l’entreprise à l’abri de l’influence des États et ne pas accepter des décisions entrepreneuriales, telles que le regroupement du siège à Toulouse. Pour nous Français, la question primordiale est de mesurer l’impact de cette fusion sur l’avenir de nos champions nationaux.

Toutes ces considérations doivent être évaluées. Mais de grâce faisons vite et cessons de voir ce qui rend les choses difficiles pour nous concentrer sur ce qui les rend possible. Si nous croyons vraiment en ce que nous disons, si nous croyons vraiment en l’Alliance franco-britannique, si nous croyons vraiment en une défense européenne alors faisons-les. Cela ne tient qu’à nous. Ce projet est une opportunité extraordinaire. Ne la laissons pas passer.