Proposition de loi relative à la reconnaissance du 19 mars comme journée nationale du souvenir et du recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc : Intervention de Jean-Claude Carle

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00. Non · Républicains Sénat · 8 novembre 2012

Dix ans après sa discussion à l’Assemblée Nationale, la gauche ressort des limbes de l’histoire parlementaire la proposition de loi relative au 19 mars.

50 ans après la signature des accords d’Evian, la gauche ne désarme pas à imposer, coûte que coûte, le 19 mars.

Je trouve cela inopportun, voire malsain.

Comme si en ces temps difficiles, le Parlement n’avait pas d’autres priorités à traiter.
Comme si notre pays ne connaissait pas suffisamment de sujet d’inquiétude pour le futur, sans chercher à se déchirer sur le passé.

Comme si, depuis tout ce temps, la France n’avait pas reconnu la guerre d’Algérie pour ce qu’elle fut, et n’avait pas fixé une date officielle, celle du 5 décembre.

Mais c’était compter sans un calcul politique qui, loin d’éclairer le passé et d’apaiser les blessures de l’histoire, voudrait aujourd’hui les raviver, soit pour complaire à certaines associations, soit pour satisfaire à quelques cercles d’intellectuels moralisateurs, prompts à réécrire l’histoire et à se souvenir des uns pour mieux oublier les autres, soit encore pour donner des gages à une partie de votre majorité, afin d’obtenir son vote lors de prochains scrutins, qui s’avèrent délicats. Je n’ose le croire !

A moins qu’il ne s‘agisse de donner des gages à certains interlocuteurs à des fin étrangères au sujet qui nous réunit aujourd’hui, quitte, là aussi à faire de la repentance un outil de la diplomatie quand ce n’est pas tout simplement, osons-le dire, une marque de faiblesse.

Je le craignais lors de la discussion du texte le 25 octobre dernier, j’en suis convaincu aujourd’hui, ne serait-ce que parce que le gouvernement l’a inscrit dans son espace réservé, alors que ce même 25 octobre, vous concluiez vos propos, monsieur le ministre, en affirmant vouloir laisser le sénat débattre en toute sagesse et, je vous cite : « Sans aucune urgence, ni interférence de la part de l’exécutif ». Propos que vous avez réitérés ce lundi à l’Assemblée Nationale, lors du vote du budget des Anciens Combattants.

Serait-ce un nouveau couac ?

Et bien non, nous n’avons pas à jouer les porteurs de valise de l’histoire.

Monsieur le rapporteur, cher Alain Neri, qui était député en 2002, et avait alors voté la proposition de loi, peut bien nous assurer sa bonne foi en affirmant que : « Le 19 mars doit apaiser et rassembler en permettant de se souvenir de tous les morts, avant et après cette date comme on le fait le 11 novembre et le 8 mai pour les deux Guerres ».

Comparer le 19 mars 1962 avec le 11 novembre 1918 et le 8 mai 1945 ; je ne m’y risquerais pas.

Si la reconnaissance de l’état de guerre en Algérie avait été adoptée à l’unanimité par l’Assemblée Nationale, il n’en sera pas de même pour le 19 mars qui, pour nombre d’anciens combattants, d’appelés du contingent, de rapatriés harkis, est à jamais le symbole d’une défaite et d’un abandon.

Si la majorité de gauche avait adopté une proposition de loi de 2002 à l’Assemblée Nationale, il est tout de même important de nous rappeler que monsieur Jospin n’avait pas accepté qu’elle soit ensuite débattue au Sénat estimant à l’époque qu’il n’y avait pas consensus.

De même en 1981, le président de la République François Mitterrand déclarait : « Si une date doit être officialisée pour célébrer le souvenir des victimes de la guerre d’Algérie, cela ne peut être le 19 mars, car il y aura confusion dans la mémoire de notre peuple. » et d’ajouter, « il convient de ne froisser la conscience de personne ».

Si la date du 19 mars revient depuis tel un slogan, dans les revendications de certaines associations, d’autres associations d’anciens combattants d’AFN tout aussi légitimes et bien plus nombreuses et qui manifestent aujourd’hui, ont dit clairement leur opposition, preuve que nous sommes bien loin de l’apaisement et du rassemblement.

Comment pourrait-il être autrement, quand le président Bouteflika, en visite dans notre pays ; se livrant à une comparaison avec les heures sombres de l’occupation en France, déclare que, aux yeux de l’opinion publique de son pays, les harkis étaient des collabos, sans que le gouvernement français d’alors dirigé par monsieur Jospin réagisse ?

Comment pourrait-il en être autrement quand monsieur Hollande évoque la répression des Algériens, le 17 octobre 1961 et rend hommage à la mémoire des victimes, soit, mais sans un mot pour les policiers français tués ou blessés dans les attentats perpétrés contre eux par le FLN, ni pour les algériens rackettes et violentés par le FLN.

Mes chers collègues, croyez-vous que les formations politiques qui, à gauche, avaient voté les pouvoirs spéciaux au président du Conseil socialiste Guy Mollet pour la conduite des opérations d’Algérie, soient les mieux placées aujourd’hui pour donner des leçons d’histoire, voire de morale ?

Il ne peut pas et il ne doit pas y avoir de mémoire sélective ou de mémoire à sens unique.

A nous souvenir, nous devons nous souvenir de tout.

Oui, souvenons-nous de la guerre d’Algérie ne s’est pas arrêtée le 19 mars, ni même le 2 juillet 1962.

Souvenons-nous des soldats du contingent tués ou blessés après cette date, soit quelques 225.000 hommes en arme à la veille du cessez-le-feu. Là-bas, 537 soldats sont tombés après le 19 mars.

Souvenons-nous que les périodes ouvrant droit au titre de reconnaissance de la nation ont été étendues jusqu’à la date du 1er juillet 1964 pour l’Algérie.

Souvenons-nous que les accords d’Evian n’ont d’ « accords » que le nom car ils n’ont pas pu être respectés, et en particulier les garanties de sécurité aux populations.

Souvenons-nous que la guerre d’Algérie, ce sont aussi les Français de souche européenne et les Français de souche nord-africaine conduits par navires entiers à tout quitter, à tout perdre, jusqu’à leurs racines et la tombe de leurs morts.

Souvenons-nous des 100.000 harkis et des 25.000 pieds-noirs abandonnés par notre pays, livrés aux tortures et aux massacres du FLN après le 19 mars.

Souvenons-nous de ces femmes, de ces enfants et de ces hommes tués dans une fusillade le 26 mars 1962 à Alger, ou bien encore de ceux massacrés à Oran le 5 juillet 1962.

Les oublier serait comme une seconde mort. Reconnaître le 19 mars serait une provocation, une insulte à leur souffrance comme à celle de leurs familles.

Un choix a été fait, celui du 5 décembre. Ce choix, nous devons le respecter sans chercher à raviver les blessures du passé, en confondant devoir de mémoire et surenchère électorale, quel que soit le poids de telle ou telle association d’ancien d’AFN dans nos départements.

Si nous voulons que notre débat ait quelque utilité, alors servons-nous du passé pour comprendre le présent et dessiner l’avenir.

Quand je vois le drapeau français et la Marseillaise sifflés dans les stades. Quand je vois certains drapeaux étrangers pénétrer jusque dans les salles de mariage de nos mairies. Quand je vois la désespérance de la communauté harki.

Bref, mes chers collègues, quand je vois tout cela, je me dis que nous avons mieux à faire que d’agiter les fantômes du passé.

Quand je vois tout cela, je me dis que le souvenir ne doit pas être la repentance ni la complaisance : il y a un temps pour le souvenir et un temps pour le pardon.

Quand je vois tout cela, je me dis qu’il ne doit plus y avoir dans la mémoire collective de bonnes ni de mauvaises guerres, de combattants héroïques ni de combattants au rabais.

Seulement la fierté et la communion de la Nation dans le souvenir des Français morts au service du pays.

Tel n’est pas le cas de cette proposition de loi lourde de calculs et de sous-entendus qui montre bien que, malheureusement, vous n’en avez jamais fini avec vos vieux démons.

C’est pourquoi monsieur le ministre, dont je sais votre attachement envers tous qui ont sacrifié avec courage les plus belles années de leur jeunesse au service de la France, et ceux qui ont laissé leur vie, je sollicite votre sagesse, pour demander, dans un souci de rassemblement national le retrait de cette proposition de loi.

Cette sagesse dont avait fait preuve votre prédécesseur monsieur Jean-Pierre Masseret il y a dix ans déjà à propos du 19 mars. Ce qui avait conduit le 1er ministre monsieur Jospin à ne pas demander l’inscription de ce texte au sénat.

Il n’y avait pas consensus il y a 10 ans, il n’y a pas de consensus aujourd’hui.

C’est pourquoi je voterai contre cette proposition de loi si elle est maintenue.