Interview de Jacques Gautier dans la revue EPDA (European Press Defense Association)

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Tribune · Républicains Sénat · 1 mars 2013

Si la situation au Mali inquiétait depuis plusieurs mois, la France s’y est impliquée de manière soudaine et massive. Quel bilan à chaud peut-on dresser du lancement de cette opération « Serval »?

Jacques Gautier : diplomatiquement, la France a répondu, dans l’urgence, à la demande d’un État ami et dans le respect du droit international. Opérationnellement, cette intervention peut d’ores et déjà être considérée comme un succès. Les « buts de guerre » ont été atteints et au-delà. Il s’agissait de stopper l’avancée éclair des insurgés jihadistes sur Bamako. C’est fait ! Tout l’enjeu des semaines qui viennent est de permettre aux troupes maliennes soutenues par les forces de la MISMA de reprendre le contrôle de leur territoire et d’en assurer l’intégrité. Les forces françaises n’ont pas vocation à rester au Mali, il appartient maintenant aux autorités maliennes de concevoir une feuille de route réaliste sur la refondation démocratique et le développement du pays avec un soutien financier international.

Militairement, le bilan que l’on peut tirer de cette intervention à chaud est très positif, puisque les forces armées françaises ont fait preuve d’un grand sens de l’anticipation. Depuis plusieurs mois, elles étudiaient la situation dans cette partie du Mali. Cela leur a permis, le moment venu, et lorsque le pouvoir exécutif l’a décidé, d’intervenir avec une grande réactivité. L’armée de l’air et les forces spéciales ont réagi instantanément à l’ordre du chef de l’État. Lors de l’entrée en premier, quatre Rafale ont exécuté à partir de la base de Saint-Dizier le raid le plus long et le plus complexe de toute l’histoire de l’armée de l’air. Enfin, l’utilité de forces prépositionnées a été démontrée une fois de plus et il faudra en tenir compte dans le Livre blanc en cours de rédaction. J’ajouterai que cette intervention a démontré, une fois de plus, l’importance des hélicoptères de combat et la nécessité d’avoir des troupes terrestres bien équipées et bien entraînées. Tout commence et tout finit au sol… Anticipation, réactivité, agilité. Ce sont les trois maîtres mots que je retiens pour cette intervention. Maintenant, il faudra tirer les leçons de l’Afghanistan et former au plus vite les forces maliennes et celles de la MISMA. C’est le rôle de la mission EUTM Mali.

Soutenue par tous, la France semble pourtant se retrouver bien seule dans cette opération. « Serval » serait-elle un révélateur des limites de l’Europe de la Défense ?

Daniel Reiner : on ne peut pas dire que la France soit restée seule puisqu’elle a reçu un soutien politique unanime et une aide militaire significative aussi bien de nos amis britanniques et américains que de nos autres alliés européens. Chacun l’a fait avec ses moyens, et en respectant les contraintes de son processus décisionnel. Aussi bien dans l’opération Serval, que dans EUTM Mali, de nombreux pays européens participent et ont fait des propositions intéressantes. Il ne s’agit pas seulement des « habitués » puisque dans EUTM, les pays d’Europe de l’est ont quasiment tous fait une proposition. Les « petits » pays européens (Luxembourg, Chypre, Lituanie, Lettonie, Estonie) ont aussi répondu présent. Les pays nordiques, dont la Norvège qui n’est pas membre de l’Union, ont fait une proposition groupée et même l’Irlande qui est neutre a tenu à proposer une équipe.

Alors c’est vrai, ce sont les troupes françaises qui sont au feu. Mais c’est la sécurité de l’Europe qui est en cause et tout le monde cette fois-ci, contrairement à la Libye, semble l’avoir bien compris.

S’il y a une défaillance c’est bien celle de l’Union en tant que telle, à commencer par le non emploi des « battle groups ». Mais c’est un sujet complexe qui mérite de plus amples réflexions. Comme toujours, à défaut d’agir l’Europe paie : 172 millions d’euros d’aide humanitaire, 50 millions d’euros pour la MISMA, qui s’ajoutent aux 660 millions d’euros affectés ces cinq dernières années à des projets de développement dans le Sahel.

La question est donc de savoir ce qu’est l’Europe de la défense et ce qu’elle doit être demain. Nous y travaillons au Sénat. Un groupe de travail a été mis en place, que nous co-présidons Jacques Gautier, Xavier Pintat, André Vallini et moi-même. Ce groupe rendra ses conclusions au plus tard en juin prochain, suffisamment en avance pour que, le cas échéant, le gouvernement en tienne compte pour le sommet européen de décembre prochain.

Le dernier Livre blanc de la Défense (2008) remettait clairement en cause la présence militaire française en Afrique. Or, c’est aujourd’hui bien l’Afrique qui est au cœur des préoccupations et des déploiements français. Quel rôle la France doit-elle y jouer ?

Jacques Gautier : je ne crois pas que l’on puisse dire que le précédent Livre blanc remettait en cause la présence militaire en Afrique. Mais c’est vrai qu’il lui accordait une importance moindre par rapport à d’autres régions du monde et en conséquence prévoyait la réduction du nombre de points d’appui de quatre à deux. Heureusement, sur ce point il n’a pas eu le temps d’être mis en œuvre.
La France doit reconsidérer son rôle en Afrique. Nous avons avec un grand nombre de pays de ce continent une longue histoire et souvent une belle histoire. Nous n’avons pas découvert les Africains à mesure de l’augmentation de nos besoins énergétiques. Nous avons beaucoup investi depuis les indépendances dans l’éducation, la santé, les infrastructures, la gouvernance. Parfois nous avons eu de belles réussites, quelques fois nous avons connu des échecs, mais toujours nous avons essayé.

Aujourd’hui l’Afrique est convoitée, désirée. La France n’a aucune raison de s’en retirer et n’a pas à avoir honte de son passé. Quant à son rôle en Afrique, il dépendra entièrement de la volonté de nos amis africains.

L’Europe ne peut se désintéresser de l’Afrique, en particulier du Sahel, pas plus qu’elle ne peut se désintéresser de la rive sud de la méditerranée. Là encore, ce sont des sujets sur lesquels nous travaillons activement au Sénat : trois groupes de travail ont été mis en place sur ces sujets.

Depuis plusieurs mois, des bruits couraient sur la réduction des moyens militaires français notamment dans le cadre de l’élaboration du prochain Livre Blanc. Réduction d’effectifs ou de capacités, la France s’est pourtant retrouvée en quelques semaines engagées sur plusieurs fronts : Mali mais aussi Somalie, RDC, Afghanistan encore ou lutte contre la piraterie dans la corne de l’Afrique… et force est de constater que tout le spectre des capacités est engagé.
Ces dernières semaines risquent-elles de modifier l’élaboration du Livre Blanc et la Loi de programmation à suivre?

Daniel Reiner : un Livre blanc est une équation à trois inconnues qu’il faut résoudre du mieux possible. Il y a d’abord les menaces. Nous constatons que les menaces traditionnelles perdurent voire changent de forme alors que de nouvelles apparaissent, je pense en particulier à la cyberdéfense. Face à ces menaces, l’outil militaire dont nous disposons est parfois inadapté et il faut construire ou acquérir de nouveaux équipements. Deuxième inconnue, les ambitions de défense, qui restent peu ou prou inchangées. Nous avons toujours l’ambition de faire respecter nos espaces de souveraineté, notre espace maritime en particulier, mais aussi notre espace aérien et notre espace exo-atmosphérique. La France conserve également l’ambition d’intervenir seule quand c’est nécessaire on coalition chaque fois que c’est possible. Enfin, quant aux moyens, ce n’est un secret pour personne : ils vont diminuer, ou dans le meilleur des cas rester stables.

Face à cette équation, les événements du Mali seront nécessairement pris en compte. Mais on ne peut pas non plus abandonner la vision stratégique de long terme qui doit être celle des rédacteurs du Livre blanc, au profit du quotidien. Faute de quoi, on ne construira pas l’outil de défense dont notre pays à besoin.

L’opération en Libye ou celle aujourd’hui au Mali ont mis en avant les lacunes capacitaires des armées françaises : transport, ravitaillement, drones, renseignement… Quel constat dressez-vous et quelles solutions y apporter ?

Jacques Gautier : ces lacunes capacitaires sont connues et reconnues depuis l’opération Harmattan. Certaines sont en passe d’être comblées. C’est le cas en matière de transport puisque l’A400M devrait commencer à arriver dans les forces dès cette année et le ravitailleur et transporteur stratégique, le MRTT, devrait être commandé dès cette année également. S’agissant des drones, en particulier les drones MALE, le ministre de la défense devrait prendre une décision avant l’été, le temps presse. Vous savez que le Sénat a beaucoup travaillé sur ce sujet et nos positions n’ont pas varié : il faut dissocier les besoins opérationnels des préoccupations de politique industrielle. Cela veut dire acheter au plus vite un minimum de drones américains Reaper, en les francisant à minima, pour équiper les forces armées françaises qui en ont un urgent besoin. Mais cela veut également dire mettre en place une feuille de route financièrement soutenable et techniquement réaliste pour remettre les industriels européens dans le jeu pour les drones de 3ème génération.

Dans d’autres domaines, je pense aux satellites d’observation ou d’écoute, il faut impérativement que nous trouvions les voies et moyens d’acquérir les capacités qui nous font défaut. Il est probable que nous n’y arriverons pas seuls et qu’il faudra coordonner nos efforts. C’est là toute la difficulté car les autres grands pays européens subissent comme nous la crise et ne ressentent pas le besoin opérationnel de façon aussi forte que nous. C’est pourquoi je souhaite que le gouvernement conduise une réflexion sur les capitaux immobilisés de façon improductive dans les entreprises de défense. Il est certainement possible de céder sur le marché, au moment opportun, des participations qui permettraient de financer utilement les différents programmes d’équipement des forces. L’échec de la fusion EADS-BAE a montré que l’Allemagne avait eu plus d’influence que la France, alors qu’elle ne détenait aucune action dans l’entreprise et que la France en détenait 15 %. Il n’est nul besoin pour l’Etat de détenir le capital des entreprises de défense pour faire obstacle à des décisions qu’il jugerait contraire à ses intérêts.

L’État français n’a jamais été aussi endetté, la crise économique semble s’être durablement installée. Pourtant les ambitions diplomatiques et militaires françaises apparaissent aujourd’hui fortes. Paris a-t-il les moyens de ses ambitions?

Daniel Reiner : la France a toujours entendu occuper une place particulière dans le concert des nations et, jusqu’à présent, s’est donné les moyens d’y parvenir. Ceci étant il existe souvent un décalage entre les ambitions et les moyens. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner l’exécution des lois de programmation militaire. Depuis qu’elles existent, aucune de ces lois n’a été exécutée conformément au vote du Parlement. Je vous renvoie sur ce point au dernier rapport public de la Cour des comptes en juin 2012.

L’objectif de ce Livre blanc est précisément de pouvoir donner naissance à une loi de programmation militaire réaliste et donc réalisable. En conséquence, il faudra que le Premier ministre, « responsable de la politique de défense » aux termes de l’article 21 de la Constitution, détermine un équilibre réaliste entre nos ambitions de défense et les moyens de nos forces. Sans aucun doute, la tâche n’a jamais été aussi difficile. Nous verrons dans les mois qui viennent les solutions retenues pour y parvenir.