Gérard Larcher : « Le vrai choc de compétitivité passe par un autre rapport au temps de travail »

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Passage média · Républicains Sénat · 17 juin 2013

Pour l’ancien ministre du Travail, le rapport Moreau ouvre de bonnes pistes, «mais écarte un relèvement de l’âge légal. Or la source de tous les maux, la faute originelle, c’est le passage à 60 ans en 1982»

Les faits – Sénateur UMP, fervant défenseur du dialogue social, Gérard Larcher a rencontré tous les partenaires sociaux avant la conférence sociale qui s’ouvre jeudi. Retraites, lutte contre le chômage, paritarisme… Il nous livre ses propositions.

A quoi peut servir la conférence sociale, jeudi et vendredi ?

Il y a une attente forte des partenaires sociaux autour de l’emploi. Tous disent au gouvernement: « Vous n’en faites pas assez. On ne s’en sortira pas avec des contrats aidés… ». Ces contrats aidés, je les ai développés comme ministre du Travail. Ils donnent des perspectives à des gens qui n’en ont plus. Ils permettent de ralentir la courbe du chômage, pas de l’inverser! François Hollande espère que la courbe de la démographie fera reculer le chômage à la fin de l’année, mais avec des milliers d’emplois détruits chaque mois, c’est un rêve. Sans 1,5% de croissance, rien n’est possible. Il faut une vision globale et non pas des mesures ponctuelles qui ne créent pas de choc. Il faut une Banque publique d’investissement efficace, un choc de formation et une action massive sur le coût du travail. J’ajoute que le crédit d’impôt compétitivité reste insuffisant.

Comment aller plus loin sur le coût du travail ?

Le vrai choc de compétitivité passe par un autre rapport au temps de travail. A la fin des années 1990, j’ai cru, comme d’autres, au partage du travail. Ca ne fonctionne pas car ce n’est pas adapté aux réalités économiques: les comptes du pays sont plombés et notre compétitivité attaquée. Les 35 heures ont détruit l’hôpital public. Seules les grandes entreprises y ont trouvé leur compte car elles se sont fait payer une partie de leurs charges sociales via les exonérations. Mais ces exonérations plus celles de 2007 sur les heures sup ont contribué au déficit budgétaire! Ce n’est plus supportable. On n’a pas eu la volonté de supprimer les 35 heures au moment où nous avions de la croissance. Il est urgent de s’attaquer à ce qui est devenu un tabou. Donnons un délai à chaque branche ou chaque entreprise pour fixer elles-mêmes leur temps de travail par la négociation, avec pour filet de sécurité le droit européen, c’est-à-dire 44 heures de travail maximum sur 12 semaines. Les salariés pourraient obtenir des contreparties autour des conditions de travail, de la pénibilité. Au préalable, cela suppose de régler la question de la représentativité patronale, comme nous l’avons fait pour la représentativité syndicale, afin que tous les négociateurs soient légitimes.

Est-ce réaliste en pleine crise ? Les syndicats sont-ils prêts ?

Sans doute pas. Mais faisons de cette négociation un signal de remobilisation du pays, pas une punition ! La punition, est-ce perdre quelques RTT ou laisser sur le carreau chaque année 150000 jeunes supplémentaires, voir la courbe du chômage grimper toujours plus haut et un jour ne plus avoir de quoi indemniser les chômeurs ? Nous n’avons pas le choix.

En quoi consiste le choc de formation que vous prônez ?

En avril 2012, j’ai rendu à Nicolas Sarkozy un rapport d’étape. En pleine campagne, il n’a pas été accueilli avec enthousiasme. Aujourd’hui, je le réécrirais de la même façon! Les politiques doivent arrêter d’être simplistes sur cette question, par exemple en disant que tous les chômeurs doivent être obligatoirement formés. D’abord, il ne faut pas oublier la formation en entreprise: c’est un outil pour éviter les licenciements en adaptant les salariés. Ensuite, j’estime qu’environ 30 % des chômeurs ont réellement des besoins en formation. Atteignons déjà ce niveau, on n’en est qu’à 10% ou 12%… En revanche, oui, ceux qui obtiennent une formation doivent être obligés, à l’issue de celle-ci, d’accepter un emploi, en regard à cette formation.

Le rapport Moreau sur les retraites a été présenté vendredi. Qu’en pensez-vous ?

Il y a de bonnes pistes, notamment l’idée d’indexation sur la croissance, mais il écarte un relèvement de l’âge légal. Or la source de tous les maux, la faute originelle, c’est le passage à 60 ans en 1982. Philippe Séguin avait prédit que, dix ans après, le système serait en danger. Effectivement, dès 1993, la droite et le centre ont dû engager une réforme… On sait que le plus efficace à court terme est d’allonger la durée de cotisation. Même Marisol Touraine admet que l’espérance de vie augmente ! Mais elle n’est pas sincère si elle garde le même âge légal de départ, tout en allongeant la durée de cotisation : ça revient à baisser les pensions. Il faut absolument préserver les petites retraites. Je ne rêve pas d’aînés obligés de faire des petits boulots comme aux Etats-Unis. Relevons l’âge légal, avec des exceptions négociées pour compenser la pénibilité ou les très longues carrières.

Êtes-vous favorable à un régime par points comme beaucoup le préconisent à droite ?

Cela ne résout pas tout! Et tout n’est pas si rose en Suède. Mais l’immense avantage de la retraite par points est de permettre une meilleure convergence entre les systèmes. Même si ça prend des années, il faut réfléchir dès maintenant à un dispositif plus lisible. L’équité est de poursuivre le chemin engagé par François Fillon en 2003. Il n’est pas possible que des gens restent jusqu’à 67 ans au travail quand d’autres partent à 52 ans…

Pourquoi la droite n’a-t-elle pas fait une vraie réforme ?

Peut-être par manque de courage. Mais où était la gauche? Nous avons lancé la convergence public-privé mais sur les régimes spéciaux, nous n’avons que moyennement réussi.

Vous restez un grand partisan du dialogue social. Nicolas Sarkozy l’a vanté pendant son quinquennat, avant de s’en prendre violemment aux corps intermédiaires. Que s’est-il passé ?

Cela part sans doute d’une déception. Nicolas Sarkozy a cru pouvoir obtenir une solution négociée sur les retraites en 2010. Puis les syndicats réformistes ne se sont pas sentis en position de s’engager sur les accords compétitivité-emploi qu’il leur proposait alors qu’ils ne sont pourtant pas si éloignés du dispositif de «sécurisation de l’emploi » qu’ils ont accepté en janvier dernier.