Bruno RETAILLEAU : « Cette crise sonne la défaite du progressisme. »

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00. Non Passage média · Bruno Retailleau · 15 mai 2020

Tous les jours, Le Figaro interroge une personnalité sur la façon dont elle envisage l’après coronavirus. Le président du groupe LR au Sénat espère qu’une « autre vision de l’homme, avec le respect de certaines limites et de certaines permanences » se dégagera de cette crise.


LE FIGARO. – Le premier ministre Édouard Philippe a dit que cette crise allait révéler ce que «l’humanité a de plus beau et de plus sombre». Qu’avez-vous vu pour l’heure ?

BRUNO RETAILLEAU. – Le plus sombre, ce sont les morts évidemment. Mais je voudrais retenir le plus lumineux : la générosité de nos compatriotes, la combativité de tous ces Français modestes qui, aujourd’hui, sont en première ligne. Aides-soignantes, caissières, chauffeurs routiers agriculteurs : ce sont eux aujourd’hui les premiers de cordée, ceux qui tiennent à bout de bras la corde de l’activité. Puisse cette leçon de dignité être aussi, pour certains, une leçon d’humilité.

Qu’allez-vous apprendre de cette épreuve de confinement ?

Le confinement nous apprend beaucoup de notre modernité. Depuis tôt le matin jusqu’à tard le soir, nous sommes reliés au monde grâce au numérique. Je suis devenu incollable sur les qualités et les défauts respectifs d’une dizaine d’applis de réunions à distance ! Ces technologies bouleversent les conditions de la conversation civique. Mais nous voyons bien que rien ne remplace un contact physique, une réunion «à l’ancienne». Certes nous communiquons, mais nous ne nous parlons pas vraiment. Et puis dans cette assignation à résidence, nous redécouvrons l’importance des nôtres, du cercle familial, de la demeure. Dans le «restez chez vous», il y a comme un pied de nez au mouvement perpétuel de notre époque.

Et la France ?

Comme à chaque fois qu’elle traverse une épreuve, la France se révèle à elle-même. Les expressions de solidarité, le désir d’unité, l’acceptation d’une amputation des libertés de chacun pour le bien de tous, sont autant de déclarations d’appartenance à un même peuple. Sauf dans certains territoires, où la sécession identitaire s’affirme désormais dans la sécession sanitaire. Il y a dans cette épreuve la redécouverte que nous ne sommes pas des individus isolés, déliés les uns des autres. Nous sommes au contraire comptables les uns des autres, liés par une même solidarité nationale. C’est cette conviction qui peut peut-être réunifier enfin notre archipel.

Voyez-vous des choses à changer dans le pays ?

Au sortir de ce drame collectif, le choix pour la France sera radical : se relever ou s’affaisser. Aurons-nous la lucidité et le courage de nous débarrasser définitivement des erreurs du passé ? Je vois bien déjà ceux qui sont tentés par les vieilles recettes : encore plus d’interventionnisme, toujours plus de dépense publique. Ce sont des raisonnements archaïques. Nous sommes les champions du monde de la dépense publique et de la dépense sociale et nous n’avons cependant eu d’autre choix que de gérer la pénurie. Notre État est omniprésent et pourtant il est impotent. Il nous faudra éliminer les réflexes bureaucratiques et reconstruire un État stratège et souverain, en libérant aussi l’initiative des forces vives.

Est-ce que cette période va changer des choses dans votre vie ?

J’ai relu Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie de l’académicien François Cheng. Mais ce qui me hante, c’est l’effroi de ceux qui meurent seuls, c’est la détresse de ces familles endeuillées, privées d’un véritable accompagnement de leurs défunts. N’oublions pas que le sacrifice d’Antigone, qui irrigue toute notre civilisation, naît de son exigence d’une sépulture pour son frère.

Quelles leçons pensez-vous que notre pays en tirera ?

J’espère que nous quitterons le marais des idées molles et que nous aurons la force de nous débarrasser des idées fausses. Pour les premières, cette épidémie signe le retour du tragique, dans notre vie collective comme pour le terrorisme, mais aussi dans nos existences individuelles. Chacun de nous perçoit au-dessus de lui l’ombre de l’épée de Damoclès, c’est cela qui est très nouveau. Cette crise sonne la défaite du progressisme avec sa croyance au progrès perpétuel, à l’émancipation individuelle, à l’abolition des frontières et des nations. Mais il faudra aussi dire la vérité aux Français : la qualité de nos services publics ne dépend pas du niveau de notre dépense publique. Et on ne pourra pas maintenir nos standards sociaux en travaillant moins que les autres nations.

À quoi ressemblera, selon vous, l’après ?

Je me garderai bien de me poser en prophète. Mais j’espère vraiment que la crise que nous endurons ne nous conduira pas à confondre les causes et les conséquences. Nous devrons apporter un antidote à l’impuissance publique. C’est l’oubli de nos intérêts vitaux qui nous a privés de protections. C’est le court-termisme d’une bureaucratie d’État qui nous a dépourvu de toute capacité d’anticipation de la menace. Une autre conception de la politique doit s’imposer, avec une autre vision de l’homme, avec le respect de certaines limites et de certaines permanences. La condition de l’homme, c’est justement qu’elle n’est pas sans conditions ! La politique ne peut pas être seulement l’instrument de la satisfaction des désirs individuels et de la gestion des moyens matériels. Il faudra renoncer à la croyance que l’on peut construire le bien commun par l’addition des droits individuels et réintroduire notre nation souveraine dans le cours de l’Histoire.

Propos recueillis par Marion Mourgue